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Un Autre Regard
Réflexions sur l'existence,
le bonheur, l'amour, la mort...

Sa Sainteté le Dalaï Lama

208 pages : 19,50 euros (127,91 F)

ISBN : 2-911582-48-9

Traduit de l'anglais par Dominique Loyez
assistée par Eléa Redel

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Librairies étrangères et centres

« Qu'elle ait un sens ou non, notre existence même est une réalité. Il est très important de l'utiliser dans un but constructif... et de comprendre comment les choses existent vraiment afin de pouvoir faire la distinction entre apparence et réalité. Pour réduire l'écart entre la réalité et l’apparence, le mieux est de découvrir la vérité. Si nous accordons tant d'importance à la compréhension du véritable mode d'existence des choses, ce n'est pas simplement pour le seul plaisir de comprendre, mais parce que nous aspirons au bonheur et ne voulons pas de souffrance. Cultiver et atteindre le bonheur, écarter et éliminer la souffrance, tout cela nous est accessible, à condition d'être capable de nous engager dans une pratique qui soit en accord avec la loi naturelle et avec la manière dont les choses existent vraiment... Tout change d'instant en instant et dépend de causes et de conditions. »

Dans cette série de conférences données en Inde, Sa Sainteté partage cet autre regard qu'il porte sur le monde, point de vue souvent religieux mais avant tout extrêmement humain.

« Si vous tombez dans l'étroitesse d'esprit et pratiquez votre religion de manière erronée, vous courez le risque de rejeter les autres et de devenir fondamentaliste. »

Introduction de
Kyabjé Lama Thoubten Zopa Rinpoché

Transformer l'esprit (1er chapitre du livre)
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En 1976, mon précieux maître le regretté Lama Thoubten Yéshé (1935-1984), dont la bonté était plus grande que celle des bouddhas du passé, du présent et de l'avenir, prit la décision d'implanter un centre bouddhiste à Delhi en gage de reconnaissance pour l'Inde et les Indiens qui ont permis l'avènement du bouddhisme au Tibet.
Comme chacun le sait, Maître Bouddha Shakyamouni, le fondateur du Dharma dont nous jouissons aujourd'hui est né dans l'Inde du nord (à Loumbini, maintenant situé au Népal) il y a à peine plus de deux mille cinq cents ans. Son père était le roi d'un clan puissant, celui des Shakyas. Mais à l'âge de vingt-neuf ans, son fils et héritier le prince Siddharta Gautama, mû par le souhait de comprendre la cause de la souffrance et de découvrir le moyen de la surmonter, si tant est qu'un tel moyen puisse se trouver, renonça à son royaume et quitta le palais pour se mettre en quête de la vraie nature de toute existence. Après avoir étudié pendant six ans auprès de nombreux grands maîtres hindous et s'être adonné à de nombreuses pratiques d'austérité, il se trouva finalement bien près de mourir d’inanition. Le prince Siddharta décida alors de suivre une voie médiane entre les deux extrêmes, celui des excès de sa vie antérieure au palais en tant que prince et celui des mortifications de ses plus récentes pratiques. Et donc, en un lieu qui est devenu de nos jours le village de Bodhgaya, dans l'état du Bihar, il s'assit sous l'arbre de la bodhi et y demeura en méditation solitaire jusqu'à ce qu'il eut atteint son objectif : l'Eveil complet, parfait, sans pareil. Il devint ainsi le Seigneur Bouddha Shakyamouni, le sage éveillé du clan des Shakyas.
Pendant les quarante-cinq années qui suivirent, il mena la vie errante d'un renonçant, allant de lieu en lieu pour prêcher et passant pratiquement chaque été en retraite. Il donna ses premièrs enseignements à Sarnath [près de Varanasi], environ sept semaines après son Eveil. En ce lieu, il prononça son célèbre discours sur les quatre nobles vérités, dans lequel il expliqua que la nature de la vie dans le monde est la souffrance, que cette souffrance a une cause, qu'il est possible d'y mettre un terme définitif et qu'il existe un chemin pour arriver à cette cessation. Par la suite, partout où il passait, il enseignait à ceux disposés à écouter et en fonction du niveau de leur esprit, tout ce qui leur était nécessaire de connaître C'est ainsi que, pendant toute la durée de sa vie et sans ordre précis, le Bouddha transmit une quantité incroyable de savoir vaste et profond à une multitude de personnes. Enfin, à Koushinagar, à l'âge de quatre-vingt ans, il mourut. Ses derniers mots furent que, puisque tous les phénomènes conditionnés sont impermanents, il ne fallait pas s'attacher à quoi que ce soit mais au contraire nous exercer avec diligence à éviter les actions nuisibles, à ne faire que le bien et à purifier notre esprit. Ceci est, en essence, l'enseignement du Bouddha.

Au cours des mille années qui suivirent, le bouddhisme, autrement dit le Dharma, l'enseignement du Bouddha, s'épanouit en Inde et se répandit dans de nombreux autres pays tels que le Sri Lanka, le Pakistan, l'Afghanistan, la Birmanie, le Népal, la Thaïlande et d'autres pays du Sud Est asiatique, la Chine, la Corée et le Japon. En gros, le bouddhisme s'est développé dans le cadre de deux écoles principales ; la différence essentielle entre ces deux écoles se situant plutôt au niveau de la motivation du pratiquant qu'à celui d'une quelconque forme extérieure. D’une façon générale, on peut dire que l'école du hinayana s'établit dans les pays du sud, tandis que l'école du mahayana se répandit vers le nord.

Au début du VIIéme siècle de notre ère, le roi du Tibet Songtsèn Gampo (617-650) épousait deux princesses bouddhistes, l'une venant du Népal et l'autre de Chine. Leur influence fut telle qu'il devint lui-même bouddhiste et il sema les graines du bouddhisme au Tibet en construisant plusieurs temples et en envoyant en Inde l'un de ses ministres, Theun mi Sambhota, avec pour mission de créer un système d'écriture afin que les textes bouddhiques puissent être traduits du sanskrit en tibétain. Environ cent ans plus tard, l'un de ses successeurs, Tritsong Détsèn (742-797), invitait au Tibet les grands maîtres Indiens Shantarakshita et Padmasambhava. C'est ainsi que, en dépit de nombreuses péripéties au cours des quelques siècles qui suivirent, le bouddhisme se propagea dans tout le Tibet. Cependant, au début du XIème siècle, le bouddhisme tibétain traversa une période de déclin prononcé pendant laquelle des enseignements incorrects et fallacieux prirent le dessus et des pratiques dégénérées se généralisèrent. Consterné par cette situation, le roi Lhalama Yéshé Eu de Gougué, dans la partie la plus occidentale du Tibet, invita le grand saint-érudit indien Atisha1 (982-1054) pour qu'il réintroduise le pur Dharma au Pays des Neiges.
Tout comme le Maître Bouddha Shakyamouni, Atisha naquit dans une famille royale mais il renonça à son royaume au Bengale en faveur de la vie spirituelle. Entre quinze et trente ans, il entreprit une étude et une pratique approfondie des soutras et des tantras et juste avant son trentième anniversaire, fut ordonné moine et reçut le nom de Dipamkara Shri Jnana. De tout son cœur, il était déterminé à atteindre l'Eveil et, de par ses nombreuses expériences, il fut persuadé de l'importance du développement de l’esprit d’Eveil (skt. bodhicitta) en tant que cause principale de l'Eveil. Il découvrit que le plus grand maître contemporain de bodhicitta était l'illustre Maître Souvarnadvipi, qui vivait dans une île, probablement l'actuelle Sumatra. Atisha entreprit donc un voyage extrêmement risqué et pénible de treize mois à travers l'océan pour étudier auprès de ce grand maître. Il demeura près de lui douze ans, à étudier et pratiquer jusqu'à ce qu'il ait développé bodhicitta. Il retourna alors en Inde où il s'installa finalement dans la grande université monastique de Vikramasila, dans le Magadha. C'est là que les émissaires de Lhalama Yéshé Eu le trouvèrent et le supplièrent d'aller au Tibet.
Atisha était l'un des plus grands érudits de l'Inde, si bien que l'abbé de Vikramasila était peu enclin à lui donner la permission d'aller au Tibet, mais finalement il accepta de le laisser partir pour une période de trois ans. A ce moment-là, le roi Lhalama Yéshé Eu n'était plus en vie et son neveu Tchangtchoup Eu était roi. Quand Atisha arriva, Tchangtchoup Eu lui expliqua à quel point le Dharma avait sérieusement décliné au Tibet. Il supplia Atisha de transmettre non pas les enseignements les plus profonds et les plus sensationnels, mais bien plutôt la loi de cause à effet et un Dharma infaillible à la portée de tous, facile à mettre en pratique et comprenant l'enseignement de l'éveillé dans sa globalité.
Extrêmement satisfait de cette requête, Atisha se mit à composer un court texte de trois pages appelé La Lampe qui Illumine le Chemin, qui clarifiait tous les enseignements du Bouddha, aussi bien ceux sur les soutras que ceux sur les tantras. Très peu de temps après, les enseignements erronés qui avaient infesté si gravement le Tibet disparurent complètement et le pur Dharma se répandit de tous côtés. Ce qui fut un événement particulièrement heureux, non seulement pour les habitants du Tibet, mais aussi pour le monde en général. En effet, pendant cette même période, le bouddhisme en Inde était aux prises avec les forces destructrices qui avaient envahi le pays par l'ouest, faisant table rase des monastères, tuant les moines et mettant le feu aux textes. Le Dharma ne se remit jamais de cet assaut, et au cours du millier d'années qui suivit, disparut presque totalement de l'Inde, son pays de naissance. Mais la forme complète du bouddhisme mahayana avait été apportée au Tibet et put être préservée, garantissant ainsi la pérennité de son existence pour l'humanité toute entière.
Le texte court composé par Atisha fut le premier d'une série d'enseignements qui furent ensuite appelés, en tibétain, Lam-rim ou Voie Progressive vers l'Eveil. Les enseignements du Lam-rim ne contiennent rien qui n'ait été enseigné par le Bouddha lui-même. Ils sont plutôt tout simplement une reprise de tout ce que le Bouddha a enseigné sur une période de quarante-cinq ans, organisée en une structure cohérente et logique qui permet à tout individu d'avoir une vision claire de la manière de suivre le chemin. Le Lam-rim est surtout une carte routière indiquant l'itinéraire qui mène à l'Eveil complet de la bouddhéité. Les disciples d'Atisha développèrent plus avant cette présentation unique du Dharma et ainsi les enseignements du Lam-rim devinrent le fondement de la plupart des écoles tibétaines de bouddhisme qui se développèrent au cours des siècles qui suivirent. L'école des disciples d'Atisha fut connue ensuite sous le nom de tradition kadam.
Atisha ne se contenta pas d'initier ses disciples au Lam-rim, il apporta également avec lui les deux lignées de la sagesse et de la méthode des enseignements du Seigneur Bouddha. Le Bouddha Shakyamouni avait transmis ses enseignements de la sagesse à Manjoushri, qui les passa à l'incomparable pandit et yogi indien, Nagarjouna, et de là, ils parvinrent à Aryadéva, Chandrakirti et bien d'autres grands érudits au cours des siècles, jusqu'à ce qu'ils arrivent à Atisha. Les enseignements de la méthode furent transmis à Maitréya, de qui ils passèrent par de nombreux maîtres tels que Asanga, Vasoubandhou et Souvarnadvipi. C'est par l'intermédiaire de ce dernier qu'ils parvinrent à Atisha. Ainsi, les enseignements qu'Atisha apportait au Tibet, n'étaient pas seulement les purs enseignements du Bouddha, mais, de plus, ils lui étaient parvenus par la transmission d'une lignée ininterrompue qui remontait jusqu'au Maître Shakyamouni lui-même. Cette tradition orale parfaitement pure fut maintenue au Tibet et existe encore aujourd'hui dans l'esprit de grands maîtres comme Sa Sainteté le Dalaï Lama, de qui nous pouvons la recevoir.
Au XIVème siècle, le Tibet vit l'apparition d'un grand maître en la personne de Lama Tsong Khapa (1357-1419). Fortement influencé par les kadampas et ayant étudié avec des maîtres fameux des trois principales traditions de l'époque, nyingma, kagyou et sakya, Lama Tsong Khapa fonda une nouvelle tradition, celle des guélouks, qui devint bientôt l'école de bouddhisme la plus répandue au Tibet. Il s'est trouvé que les Dalaï Lamas firent partie de cette école et que c'est à elle qu'est rattaché le centre de méditation du mahayana de Toushita.

J'ai mentionné plus haut que, d'une manière générale, on trouve deux grands courants ou écoles dans le bouddhisme, le hinayana et le mahayana. Ce dernier est subdivisé en deux autres courants : le paramitayana et le vajrayana, qui sont également connus respectivement sous les noms de soutrayana et de tantrayana. J'ai aussi indiqué que la différence essentielle entre le hinayana et le mahayana tient à la motivation de leurs pratiquants respectifs. On peut résumer cela par une citation de Sa Sainteté le Dalaï Lama qui dit : « La pratique du bouddhisme peut se résumer dans cette courte phrase : “si vous ne pouvez pas aider les autres, au moins ne leur causez aucun mal”. » Cette citation met en lumière la motivation qui distingue les deux courants bouddhiques principaux. Dans l'idéal, toutes les activités des pratiquants devraient être consacrées à aider les autres de la manière la plus élevée possible, à savoir les amener à l'Eveil. Il s'agit là de la motivation du grand véhicule : s'efforcer d'atteindre l'Eveil pour le bien de tous les êtres. Le nom donné à cet esprit d'altruisme infini est bodhicitta et le voyage dangereux d'Atisha, ainsi que ses années de pratique dans le but d'en obtenir la réalisation, souligne encore son importance. Ceux qui ne sont pas capables de générer une motivation aussi vaste sont encouragés à éviter au moins de causer du mal aux autres ; c'est la base de la pratique du petit véhicule : suivre la voie de la non-violence (skt. ahimsa) et s'efforcer d'atteindre la libération de la souffrance (skt. moksha ou nirvana) à titre individuel. Il convient d'ailleurs peut-être d'insister sur le fait que ces pratiques fondamentales sont à la base de la pratique des deux divisions du mahayana.
Puisque le soutrayana et le tantrayana sont des écoles du mahayana, la motivation des pratiquants de ces deux courants est bien évidemment bodhicitta : vouloir atteindre l'Eveil dans le seul but d'amener tous les autres à l'Eveil. Ce qui les différencie est la rapidité avec laquelle ce but peut être accompli. Les pratiquants du chemin des soutras peuvent mettre des éons incalculables à atteindre l'Eveil ; le même résultat peut être obtenu en l'espace de quelques années ou quelques vies en appliquant les techniques profondes et particulières du tantra. Toutes ces traditions bouddhistes, hinayana, soutrayana et tantrayana, trouvèrent leur origine en Inde et furent transmises au Tibet, où elles furent préservées, mises en pratique et développées au plus haut degré dans le milieu si remarquablement isolé et favorable du Tibet.
Les choses changèrent du tout au tout, bien sûr, quand les communistes chinois commencèrent à occuper le Tibet peu après avoir pris le pouvoir en 1949 et devinrent réellement critiques en 1959 quand le peuple tibétain se souleva contre ses oppresseurs et subit une répression impitoyable. Sa Sainteté le Dalaï Lama, sa famille et nombre de ses maîtres prirent la fuite pour échapper à la rage meurtrière de l'armée chinoise et trouvèrent refuge en Inde, imités en cela par environ cent milles de leurs compatriotes. Moi-même, bien que né au Népal et étudiant à l'époque dans un monastère du sud du Tibet, j'ai pris part à cet exode. En nous offrant un abri sûr contre les persécutions et une mort plus que probable en cette période tourmentée, l'Inde a fait preuve une fois encore de sa grande générosité envers le peuple tibétain.

C'est donc ainsi que Lama Yéshé sentit le besoin de chercher le moyen de témoigner sa gratitude pour cette générosité. Et quel meilleur moyen y avait-il, si ce n'est celui d'essayer de contribuer au rétablissement du précieux Dharma dans son pays d'origine, l'Inde ? Lama suggéra que l'on crée un centre pour l'étude et la pratique du bouddhisme. Le nom qu'il choisit pour ce lieu fut : « centre de méditation du mahayana de Toushita ». Lama avait déjà établi un centre de retraite du nom de Toushita à Dharamsala, le siège de Sa Sainteté et du gouvernement tibétain en exil. Toushita est le nom sanskrit de la terre pure de Maitréya, le futur Bouddha, qui apparaîtra sur terre pour rétablir le Dharma quand l'ère des enseignements de Maître Bouddha Shakyamouni sera arrivée à sa fin. En tibétain, le mot est « Gandèn », nom du premier des nombreux grands monastères établis par Lama Tsong Khapa et ses disciples au Tibet. Il signifie « Terre de Joie ».
Après deux ans de recherche, en 1979, et grâce à l'aide de ses étudiants indiens, Lama découvrit la maison idéale pour le centre dans le faubourg de Shantinikétan à New-Delhi. Le centre commença alors à proposer, outre un programme quotidien de méditations matin et soir, des enseignements fréquents par quelques-uns des plus grands lamas tibétains en exil, tels que Kyabjé Ling Rinpoché (1903-1983), premier tuteur de Sa Sainteté, Kyabjé Trijang Rinpoché (1901-1981), son second tuteur, Tsènshab Sèrkong Rinpoché (1914-1983), Song Rinpoché (1905-1983), Guéshé Sopa Rinpoché et Guéshé Rabtèn Rinpoché. Par ailleurs, Lama Guélek Rinpoché qui résidait à cette époque à New-Delhi devint bientôt l'enseignant régulier du centre. De nombreux érudits indiens et pratiquants bouddhistes occidentaux donnèrent aussi des enseignements à Toushita ; certaines de ces conférences furent publiées par le centre en 1981 dans un recueil intitulé [en anglais] Teachings at Tushita. Le centre servit également d'auberge pour les pèlerins bouddhistes de toutes provenances et Lama Yéshé lui-même avait plaisir à s'y arrêter chaque fois qu'il passait par Delhi. Et bien sûr il y donna lui aussi de nombreux entretiens.

A partir de 1974, à la requête de ses nombreux étudiants du monde entier, Lama Yéshé, dont la résidence principale était le monastère de Kopan, près de Kathmandou au Népal, se mit à faire des tournées annuelles à travers le monde pour enseigner, conférer des initiations et établir des centres du Dharma dans de nombreux pays différents tels que les Etats-Unis, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, l'Angleterre, l'Italie et la France. En 1975, pour faciliter le développement de ce réseau dharmique global et pour garantir que seuls les purs enseignements du Bouddha seraient transmis dans les centres, Lama créa une organisation, la Fondation pour la Préservation de la Tradition du Mahayana (FPMT). Le centre de Toushita s'inséra dans ce réseau de centres d'enseignements et de retraites, de monastères, de maisons d'édition et d'activités apparentées qui compte à présent plus de cent dix établissements répartis sur plus de vingt pays à travers le monde. Parmi ces activités dharmiques, on trouve de nombreux projets situés à Bodhgaya, le lieu de l'Eveil du Seigneur Bouddha : un projet de léproserie, une école et un refuge pour les sans-abris, ainsi que la construction d'une statue du Bouddha Maitréya de 152 mètres de haut1.
En 1981, Lama Yéshé fit à Sa Sainteté Tenzin Gyatso, le XIVème Dalaï Lama du Tibet, la requête d'enseigner à Toushita. La lignée des Dalaï Lamas remonte au temps de Lama Tsong Khapa, dont le neveu et élève, Guèndune Droup (1391-1474), devint le premier Dalaï Lama (quoiqu'il n'ait pas été reconnu comme tel de son vivant). Ce fut celui qu'on a appelé « le Grand Cinquième », Gyèlwa Ngawang Losang Gyatso (1617-1682) qui unifia le Tibet sous l'autorité guélouk et fit construire cet emblème inébranlable du Tibet, le palais du Potala, quartiers d'hiver du Dalaï Lama et siège du gouvernement tibétain à partir du XVIIème siècle jusqu'en 1959. Au cours d'un début de XXème siècle marqué par des changements profonds et vastes, la direction sage et perspicace du Tibet par Gyèlwa Thoubten Gyatso (1876-1933), le prédécesseur de Sa Sainteté, lui valut l'appellation de « Grand Treizième ».
Les Dalaï Lamas sont reconnus pour être la réincarnation d'Avalokitéshvara, le Bouddha de compassion ; le simple fait d'être en leur présence est donc une grande bénédiction, que dire alors de recevoir d'eux des enseignements. C'est pourquoi Lama Yéshé s'est dit que ce serait merveilleux si les habitants de Delhi pouvaient avoir la chance de recevoir des enseignements de Sa Sainteté. Il lui fit donc cette requête de venir enseigner dans le cadre d'un événement devant avoir lieu à l'automne 1981, parrainé par Toushita et baptisé par Lama Célébration du Dharma. Sa Sainteté accepta de bonne grâce et c'est ainsi que la tradition des Célébrations du Dharma de Toushita prit naissance avec une conférence tenue à l'hôtel Ashoka de New-Delhi, suivie par plus de quatre cents personnes, pour la plupart résidant à Delhi. A présent, chaque fois que Sa Sainteté transmet ses enseignements aux Célébrations du Dharma à New-Delhi, des foules de deux à trois mille personnes se pressent dans les salles de conférences ou autres auditoriums.

En 1984, Lama nous quitta brutalement. Environ un an après, le bail de la maison de Shantinikétan arriva à expiration et Toushita se déplaça dans un appartement situé dans le quartier Nizamouddin Est. Le centre déménagea encore à plusieurs reprises au cours des années qui suivirent ; il est actuellement implanté à Padmini Enclave, dans le quartier de Hauz Khas à New-Delhi.
Les enseignements du Lam-rim, la voie progressive vers l'Eveil, sont l'essence du bouddhisme tibétain, le cœur du vajrayana ou véhicule adamantin et constituent l'essentiel des enseignements proposés à Toushita. Le point de départ consiste à se rendre compte que l'esprit, ou plutôt le courant de conscience de chaque individu, est sans commencement, et que, depuis des temps sans commencement, il a été pollué par l'ignorance, l'attachement et l'aversion. Sous l'influence de ces pensées négatives, nous créons des karmas négatifs, qui résultent en expériences douloureuses telles que renaître dans des royaumes inférieurs, souffrir, tomber malade et tous les autres malheurs qui nous assaillent, nous et les autres. Pourtant, même si ces pensées négatives nous accompagnent depuis toujours, elles ne font pas partie intégrante de notre esprit. Avec des moyens appropriés, elles peuvent être complètement éradiquées. L'esprit révèle alors sa nature fondamentale de claire lumière et la personne est libérée de la souffrance à jamais.
Quels sont ces moyens appropriés ? Transformer son esprit par la pratique des enseignements du Lam-rim en est un. L'une des manières de s'y prendre est de réfléchir aux points essentiels du chemin vers l'Eveil, sous la forme d'une motivation, en pensant de la façon suivante, à la première personne : depuis des temps sans commencement, au cours de toutes mes vies antérieures innombrables, je suis mort et j'ai pris renaissance dans le samsara, les six royaumes de souffrance de l'existence cyclique. Cette fois-ci, enfin, j'ai obtenu une précieuse renaissance humaine, dotée des huit libertés et des dix richesses1. Grâce à elle, j'ai l'occasion sans précédent de m'engager dans la poursuite de buts valables, tels que atteindre l'Eveil pour le bien de tous les êtres, me libérer du cycle sans commencement de la souffrance ou, à tout le moins, m'assurer des renaissances samsariques meilleures. Si, au lieu de cela, je gaspille une fois de plus mon temps à me préoccuper du confort de ma vie actuelle uniquement, je perds irrémédiablement cette occasion inestimable.
Il n'a pas été facile d'obtenir cette vie précieuse. Au cours de nombreuses vies antérieures, j'ai pratiqué le Dharma, en gardant par exemple une moralité sans tache, ou en pratiquant la générosité et en offrant des prières sincères pour le bien des autres. Ma vie actuelle est le résultat de ces efforts, il ne sera donc pas facile d'avoir une pareille chance. C'est pourquoi je ne dois pas gâcher cette occasion unique d'agir pour mon propre bien et celui des autres.
De plus, cette vie est extrêmement courte. Si je suis sûr de mourir un jour, je n'ai pas la moindre idée du moment où la mort surviendra. A chaque instant, ma vie me file entre les doigts, bien plus vite que je ne le crois, sans s'arrêter un instant. Au moment où je mourrai, mon seul secours sera le Dharma que j'aurai pratiqué. Toutes ces choses pour lesquelles je me serai battu, le pouvoir, la situation sociale, les biens matériels, ne feront que diminuer mes chances de renaissance dans une vie future meilleure. Il faut donc que je pratique le Dharma, et rien que le Dharma, tout de suite.
Si je ne le fais pas et si je continue tout simplement à créer des karmas négatifs, si je ne purifie pas ceux que j'ai déjà créés en très grand nombre dans cette vie et les précédentes, je prendrai renaissance dans l'un des royaumes inférieurs, en enfer, dans les royaumes des esprits avides ou en tant qu'animal. De ces royaumes, il est pratiquement impossible de s'échapper et j'y ferai l'expérience de souffrances continuelles et insupportables. Si je mourrais dans l'instant, et qui peut assurer que cela n'arrivera pas, je me retrouverais certainement dans l'un de ces lieux de terreur.
En ces temps d'extrême nécessité, qui peut me servir de guide ? Mon seul espoir est le Triple Joyau : le Bouddha, le Dharma, la Sangha. Et donc, par crainte de la souffrance des trois royaumes inférieurs et parce que j'ai une confiance absolue en la capacité des Trois Joyaux à me guider, je dois chercher refuge auprès d'eux. De quelle manière me protègent-ils ? En me montrant le chemin qui libère de la souffrance et il ne tient qu'à moi de le suivre. L'essence de ce chemin est l'observance de la loi du karma.
Le karma est sans équivoque, c'est-à-dire que karma positif entraîne bonheur et karma négatif entraîne souffrance. Je ne créerai donc que du bon karma et éviterai à tous prix le mauvais karma. Si je pratique ainsi, au minimum je m'assurerai une renaissance dans un des royaumes supérieurs.
Mais s'assurer d'une renaissance supérieure n'est pas suffisant. Mon expérience présente en tant qu'être humain me montre bien que, même dans ces royaumes supérieurs, il y a beaucoup de souffrance : la maladie, les blessures physiques et mentales, le vieillissement et la mort ; ne pas obtenir ce que je désire, perdre ce que j'ai déjà ou me trouver dans des situations pénibles. Où que je sois dans le samsara, c'est de la souffrance. Je suis constamment soumis à une forme ou une autre de problème et je ne sais jamais quel sera le prochain coup du sort, ni quand il frappera. C'est donc la libération complète du cycle incontrôlé des morts et des renaissances que je dois viser afin d'atteindre la paix et le bonheur éternels du nirvana.
Mais cela non plus ne suffit pas. C'est une attitude cruelle et égoïste que d'être attaché à ma propre paix personnelle et de ne travailler qu'à elle. Tous les êtres sensibles aspirent à trouver le bonheur et à éviter la souffrance. En cela, je suis pareil aux autres. Qui plus est, je compte pour un seul tandis qu'eux, les autres, sont en nombre infini, leur bonheur est donc bien plus important que le mien. Par ailleurs, tous mes bonheurs passés, présents et à venir, du plus léger plaisir comme de sentir une brise fraîche par un jour de grosse chaleur, à la félicité éternelle de l'Eveil, dépendent des autres êtres. Non seulement cela, mais tous et chacun des êtres sensibles ont été ma mère d'innombrables fois, chaque fois manifestant pour moi le même amour maternel. Pour ces raisons et bien d'autres, je me dois de les remercier pour toute cette bonté, de la meilleure manière possible, à savoir en amenant tous les êtres à l'Eveil suprême de la bouddhéité.
Cependant, pour l'instant je suis à peine capable de me mettre moi-même à l'abri de la souffrance et j'ai bien du mal à procurer aux autres un bonheur même ordinaire. Que dire alors de les amener à l'Eveil ? En fait, il n'y a qu'un être éveillé qui soit en mesure de guider les autres vers la bouddhéité. Voilà pourquoi, dans le but de témoigner ma reconnaissance aux autres, je dois d'abord atteindre l'Eveil moi-même. Pour cela, il est nécessaire que je trouve un maître pleinement qualifié et que j'étudie les enseignements du Bouddha, que je les contemple et que je médite sur eux. Ceci est la manière la plus profitable de passer ma vie et c'est donc ce que je ferai.

Sa Sainteté le Dalaï Lama est le maître parfait, le grand trésor de compassion infinie qui n'oublie aucun être, notre unique source de bienfaits et de bonheur, notre seul refuge. La bonté de Sa Sainteté est plus grande que celle des bouddhas des trois temps. Le simple fait d'avoir entre les mains ce livre contenant ses enseignements est déjà une grande bénédiction. Que dire alors d'en lire les mots, d'en contempler la signification et d'en faire l'objet de sa méditation afin d'en réaliser la vérité ultime ?
Puissent ces enseignements être bénéfiques à tous les êtres et devenir la cause qui les mènera à l'Eveil, et plus particulièrement puissent-ils être source de bienfaits pour le peuple indien tout entier. Puisse quiconque voit ou touche ce livre, pense à lui ou s'en souvient, ne jamais renaître dans les royaumes inférieurs. Puissent toutes les vues fausses concernant la doctrine être immédiatement apaisées et écartées. Puissent les gens qui peuplent l'Inde avoir une foi unique et inébranlable dans le refuge et la loi du karma ; puissent-ils avoir tous une dévotion forte pour le bouddhisme et réaliser toute la voie vers l'Eveil, particulièrement bodhicitta, dans cette vie-même. Puissent-ils avoir l'inspiration de répandre et d'étudier le Dharma. Mais tout spécialement, puissent toutes les vues fausses être immédiatement pacifiées. Puissent les Indiens avoir le désir d'étudier le bouddhisme et d'atteindre l'Eveil et puissent-ils s'engager dans la pratique afin de réaliser l'ensemble de la voie.
Ce que mon expérience m'a appris à propos des Indiens et surtout à propos des gens vivant à Delhi, m'inspire la réflexion suivante, à savoir qu'il est important de s'interroger sérieusement sur la qualité de sa vie, d'examiner sa disposition intérieure et de vérifier ce qui se passe dans son esprit. Etes-vous vraiment heureux de la manière dont vous vivez votre vie en ce moment ? En êtes-vous vraiment satisfait, comblé ? Donner une direction à sa vie, aller vers la libération, c'est cela qui est important.
On peut parler de toutes les philosophies de l'Est et de l'Ouest, de toutes les différentes religions et de tous les éléments variés qui y sont associés : le bouddhisme, la Bhagavad Gita, la Bible et le Coran…. On peut lire tous les textes religieux. On peut parler, parler et encore parler de toutes ces philosophies pendant des vies et des vies et n'avoir toujours rien développé dans notre cœur. Notre cœur reste vide, nous ne prenons rien de l'essence de cette vie. Les choses ne font qu'empirer : notre cerveau, semblable à un ordinateur, se remplit de mots alors que notre vie intérieure profonde reste vide et sans signification. Il n'y a aucun développement spirituel dans notre cœur et nous ne renonçons pas aux trois poisons de l'esprit, l'ignorance, l'attachement et la haine. Cette situation est la source de tous les problèmes de notre vie, aussi bien maintenant que dans l'avenir, surtout des problèmes causés par l'esprit égocentrique et les pensées d'auto-chérissement qui font du mal à tous les êtres. On n'a pas avancé du tout dans ces domaines si essentiels de la voie spirituelle que sont la compassion et l'amour bienveillant envers les autres. Notre vie intérieure réelle reste stérile en dépit de tous ces mots qui encombrent notre cerveau.
Une personne inculte, un professeur, un philosophe, un mendiant ou un millionnaire, un enfant, une personne âgée, vous-même ou autrui, ce que tous recherchent est le bonheur tandis que pas un seul n'aspire à avoir des problèmes et à souffrir. En ce qui concerne le bonheur, on peut se focaliser sur celui de l'instant présent ou sur un bonheur qui transcende le cycle des renaissances. Il y a des bonheurs qui durent une minute, une heure, douze ou vingt-quatre heures. Lequel voulez-vous ? D'après vous, lequel de ces bonheurs est le plus important à obtenir ? Il y a aussi des bonheurs qui peuvent durer une semaine, un mois ou des années. Alors, lequel préférez-vous ? Lequel est le plus important ?
A présent, on a cette impression que notre durée de vie est longue. A cause du concept de permanence que nous véhiculons dans notre esprit halluciné, nous appréhendons à tort certains phénomènes conséquents, tels que notre vie, comme étant permanents. Il nous est naturel de croire que nous allons vivre longtemps. Le jour où la mort survient, cette vie actuelle disparaît, l'apparence de cette vie disparaît ; cette vie a eu lieu et maintenant elle n'est plus. A ce moment-là, on a l'impression que notre vie humaine est passée aussi vite que l'éclair. Imaginez que vous êtes dehors par une nuit sombre, sans lune et au milieu du brouillard, un orage éclate et voilà que la lumière éclatante d'un éclair vient illuminer votre corps et tout l'environnement. Cette apparition ne dure qu'un instant, l'instant d'après tout a disparu.
La mort ressemble exactement à ce scénario pour les êtres ordinaires qui n'ont pas atteint le stade de la voie où l'on est libéré des souffrances du cycle des morts et des renaissances. Tant que vous ne l'avez pas encore atteint, la mort est une certitude et peut survenir n'importe quand, à tout instant. C'est pourquoi il faut considérer le bonheur des vies à venir comme plus important que le bonheur de cette seule vie présente. Tant que vous n'êtes pas libérés du cycle des morts et des renaissances, vous continuerez à prendre des renaissances multiples. Le temps nécessaire pour se libérer de ce cycle dépend de votre capacité à actualiser la voie infaillible, sûre et éprouvée. Même si vous n'avez pas expérimenté cette voie par vous-même, elle l'a été par d'autres qui l'ont examinée, mise en application et qui ont ainsi obtenu leur libération du cycle des morts et des renaissances. Puisque vous aspirez au bonheur, faites en sorte que toutes ces vies prochaines imminentes soient heureuses et non pas dénuées de sens et pleines de souffrances. De plus, encore plus important que le bonheur des vies prochaines est celui, éternel, de la cessation de la souffrance.
L'être humain est soumis aux souffrances de la renaissance, de la vieillesse, de la maladie et de la mort. Il rencontre ausssi les problèmes provenant de l'apparition d'objets indésirables en plus des soucis liés aux objets désirables et à notre incapacité à nous les procurer. Même quand on a finalement trouvé ce que l'on désirait, on n’arrive pas à en tirer satisfaction. Toutes ces difficultés contrarient les gens et génèrent tant de problèmes de par le monde. Un fruit peut sembler de toute beauté vu de l'extérieur et être totalement pourri par les vers à l'intérieur. De la même manière, vue de l'extérieur notre vie peut paraître facile et heureuse, tout peut sembler aller pour le mieux alors qu'à l'intérieur, c'est l'enfer ! Bien souvent, quand vous commencez à connaître la personne que vous désirez, quand vous entrez dans son intimité, après quelques jours, ou même quelques heures ou quelques minutes, vous vous rendez compte qu'extérieurement elle est certes attirante mais que son être intérieur n'est pas si merveilleux.
Toutes ces souffrances sont difficiles à supporter mais elles ne constituent pas les seules souffrances du samsara. Il existe un second type de souffrance, celui du plaisir éphémère qui en fait est une souffrance. Pourquoi ? Parce que ces sensations ou sentiments apparaissent comme plaisants à notre esprit halluciné, mais quand nous usons de sagesse pour les analyser nous voyons qu'ils ne sont que souffrance. Ces plaisirs samsariques éphémères sont : la bonne réputation, les éloges, les plaisirs sensuels entre hommes et femmes, la nourriture, la boisson, fumer, manger, dormir, recevoir des cadeaux, la richesse et ainsi de suite.
Enfin, il y a le troisième type de souffrance, qui est le plus important à comprendre. Ce dernier prend sa source dans les cinq agrégats de notre corps/esprit contaminé qui sont de la nature de la souffrance : la graine des agrégats contaminés produits par l'ignorance et le karma. Notre corps/esprit est le produit d'une cause impure, il est le résultat des graines contaminées que sont les pensées perturbatrices. C'est la raison pour laquelle il est de la nature de la souffrance. Une pensée perturbatrice ne peut produire qu'une autre pensée perturbatrice. L'esprit se remplit de dépression et de solitude, il est sans cesse insatisfait, vide, craintif parce qu'il y a tant d'attentes inassouvies et d'attachement à ceci ou à cela. Il y a tant de soucis dus à l'incapacité d'obtenir ce que l'on désire et aux peurs que cela suscite. Ajoutons à cela les problèmes physiques, toutes ces maladies variées qui sont insupportables. Sans compter toutes les difficultés liées au vieillissement, au fait que l'on est si fragile, si délicat.
La grande question à examiner est donc celle-ci : pourquoi ne ferions-nous pas l'expérience de la grande béatitude au lieu de celle de la souffrance ? Pour cela, il faut d'abord rechercher qui a été capable d'atteindre ce but. Car si nous savons qui a créé la cause de la béatitude au lieu de la souffrance, la solution devient accessible. Alors on peut en arriver à découvrir le type de libération qu'il nous faut réaliser.
Dès lors, on s'engage sur la voie infaillible, la méthode qui vient réellement à bout de la cause de la souffrance et grâce à elle, on met fin à la production de souffrance. Cela inclut la fin de la souffrance émanant de la continuation des agrégats contaminés qui passent d'une vie à l'autre. La vraie libération est là, dans la cessation de la souffrance omniprésente des agrégats contaminés. Si vous ne rencontrez aucun des deux autres types de souffrance (expériences douloureuses et plaisirs éphémères), la libération n'est pas possible. Tant que l'on n'a pas mis complètement fin au samsara par la cessation de la continuité des agrégats contaminés, l'arrêt de ces souffrances ne peut être que temporaire. Cette cessation protège des souffrances des enfers, des esprits avides et des animaux. On est libéré de ces souffrances à jamais.
On obtient un bonheur plus grand encore par la cessation de l'empreinte négative la plus subtile de toutes, qui est laissée par le concept d'existence intrinsèque, celle du « je » ou du « soi ». On atteint là un état mental totalement pur, parfait, l'état d'Eveil complet, le bonheur sans égal, la béatitude complète. Il n'y a rien d'autre à rechercher. Cet accomplissement est le plus important parce qu'il est bénéfique à tous les êtres en les libérant de la souffrance et les conduisant à l'Eveil. C'est en gardant toutes ces pensées à l'esprit qu'il vous faut décider de ce que vous voulez faire de votre vie.
L'Eveil (la cessation totale de la souffrance et la capacité à amener tous les êtres à cet état) est la raison la plus importante pour laquelle nous ne devons pas gaspiller cette vie qui peut apporter le plus grand des bienfaits non seulement à nous-mêmes mais à tous les êtres. Au début du processus qui mène à l'Eveil, nous devons examiner soigneusement la nature de notre esprit. Celui-ci est semblable à un reflet dans un miroir immaculé. Tel le miroir, l'esprit n'est entravé par aucune forme. Les objets apparaissent et l'esprit les perçoit, mais l'esprit en lui-même est sans forme et sans couleur. Il ne cesse pas d'exister au moment de la mort, quand il perd son véhicule, le corps. Il est éternel. Pour comprendre la réincarnation, comprendre d'abord la nature de l'esprit est nécessaire.
L'esprit n'est pas venu à l'existence de manière indépendante, sans causes et conditions. Toutes les perturbations, l'orgueil, la jalousie, l'ignorance, etc., changent continuellement en raison de causes et de conditions. Puisque l'esprit est un phénomène causatif, il est impermanent. Son existence est soumise au contrôle de causes et de conditions. Il change en raison de causes et de conditions. Par exemple, la colère s'élève en raison de causes et de conditions. L'empreinte laissée sur l'esprit par la colère du passé s'y ajoute. Quand une personne n'a pas de contrôle sur son esprit ou ne le protège pas au moyen du remède de la méditation ou de la psychologie, la colère s'élève à cause des empreintes laissées par la colère passée d'une part, et à cause de la condition extérieure de rencontrer des objets indésirables de l'autre. C'est l'esprit qui est responsable de la manière dont se fait la rencontre avec l'objet indésirable ; c'est lui qui donne à l'objet la connotation négative soutenue par un raisonnement négatif. Nous adhérons à ce raisonnement et appliquons une étiquette négative à l'objet, et la colère s'élève. Donc on peut dire que c'est aussi notre esprit qui crée l'objet de la colère. Par conséquent, votre ennemi et ce contre quoi vous réagissez sont en fait des produits de votre propre esprit.
La cause principale de la colère est l'empreinte négative de la colère passée qui est implantée dans votre continuum mental. La colère s'élève si vous n'avez pas de patience pour l'objet ou l'ennemi. Ce n'est rien d'autre qu'un regard différent de celui que vous portez sur la personne qui vous est attachée et qui vous aime. A l'opposé, la patience est ce qui vous permet d'apposer une étiquette positive sur une expérience négative. La patience engendre un esprit positif, paisible et sain.
Une personne vivant dans la frustration, pleine de haine et de colère, devient positive si elle engendre la patience. La patience est ce qui apporte à votre vie le plus grand avantage et le plus grand bienfait, la possibilité du meilleur développement spirituel. Elle transforme votre esprit, vous montre comment être encore plus patient et réduit la colère. Grâce à elle, vous n'avez plus d'ennemis dans cette vie ni dans toutes les vies prochaines.
Le but de cette vie est de ne pas nuire aux autres, mais de leur être bénéfique, de donner du sens à leur vie, de les libérer de leurs problèmes, de développer la compassion et la sagesse afin de créer un plus grand bonheur pour les autres. Par la compréhension de la souffrance et de la nature de notre esprit, nous parvenons à générer le souhait d'atteindre ces objectifs et de réaliser le but de la vie. L'activité la plus importante est celle de vivre les vingt-quatre heures de la journée avec cette attitude. La compassion et la sagesse remplissent de joie notre cœur autrement vide.

Kyabjé Lama Thoubten Zopa Rinpoché

Transformer l’Esprit

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Si l'on veut pratiquer le bouddhisme, la première chose à faire est d'acquérir quelques connaissances sur l'esprit. Même si vous êtes non-croyant, vous pouvez essayer d'améliorer votre esprit, de l'exercer, à condition de le connaître. En fait, la pratique de l'entraînement de l'esprit est accessible à n'importe quel être humain normal et s'avèrera en fin de compte, pour quiconque s'y efforce, d'une grande utilité.
C'est là l'essentiel de ce qui est traité dans le texte des Huit Versets de la Transformation de la Pensée. Ces huit versets nous enseignent comment gérer nos émotions négatives, puis comment améliorer ou transformer notre esprit. En tant que pratiquant, il vous faut prêter la plus grande attention à votre esprit afin d'essayer de le contrôler constamment. On dit que le bouddhisme est la science de l'esprit, efforcez-vous donc, surtout dans le cadre de la pratique bouddhique, d'éliminer toutes les émotions négatives et de développer des émotions positives, et ce, à l'infini.

Tout le monde veut le bonheur, personne ne veut souffrir. Parmi les nombreux problèmes qui nous entourent, beaucoup sont des projections mentales de choses négatives ou déplaisantes. Si nous analysons notre propre attitude mentale, elle peut se révéler franchement insupportable. Avoir un bon équilibre mental est donc très utile et nous devons essayer d'arriver à une telle stabilité mentale.
Tout le monde veut avoir un corps en bonne santé et personne ne souhaite tomber malade. Moi le premier, je n'aime pas tomber malade mais j'attrape souvent des rhumes (particulièrement quand je fais un séjour à Bodhgaya ; pratiquement chaque fois que j'y suis, la bénédiction est si grande que j'attrape la grippe !). Toujours est-il que tout le monde aspire à être en bonne santé et que l'un des moyens importants pour y parvenir est d'avoir un esprit stable.
Entraîner son esprit est capital pour une bonne santé. Une bonne santé et un esprit stable sont les signes d'une vie vertueuse et plus heureuse et d'un avenir sain. Même si une personne se trouve dans un environnement hostile, si son attitude mentale est stable et fermement établie, l'hostilité ambiante ne posera pas de gros problème. Sans stabilité mentale intérieure, sans l'attitude mentale juste, il est impossible à quiconque d'être heureux, calme ou en paix, même entouré des meilleurs amis ou jouissant d'excellentes conditions matérielles. C'est la raison pour laquelle exercer ou entraîner son esprit est une pratique indispensable qui n'a pas à être considérée comme religieuse. Chacun de nous dans sa vie quotidienne devrait disposer d'une technique ou d'une méthode pour exercer son esprit.
L'esprit est sans couleur, sans forme et difficile à identifier. Et pourtant, il est puissant. Il semble parfois qu'il soit difficile à analyser, à changer ou à contrôler. Je pense que cela dépend beaucoup du temps qu'on y passe, de la volonté, de la détermination et de la sagesse. Si nous avons détermination et sagesse -sagesse impliquant connaissance- la question est alors de savoir comment entraîner son esprit. Au final, avec le temps, notre esprit peut changer et devenir meilleur. Par exemple, si je considère mes parents, ma mère était extraordinairement douce et dotée d'une grande patience tandis que mon père s’emportait très facilement. Dans les premières années de ma vie, j'étais beaucoup plus proche de mon père et donc sujet à la colère. Dans les années qui suivirent, j'étais plus proche de ma mère et donc beaucoup plus calme. Tous deux m'ont appris quelque chose. Traditionnellement, les Tibétains croient que les gens qui viennent de la région de l'Amdo ont un caractère plus vif et plus direct. Comme je suis originaire de cette région, j'ai une bonne excuse pour ma colère !
On peut exercer son esprit en analysant les inconvénients de la colère ainsi qu'en observant les expériences vécues par d'autres. Il est utile aussi de considérer l'histoire. Chaque fois que j'étudie les tragédies de l'humanité, je découvre que, dans la plupart des cas, elles sont le résultat de comportements humains, d'émotions négatives telles que la colère, la haine, la jalousie et une cupidité extrême. Toutes les bonnes choses, celles qui sont constructives, les expériences humaines heureuses, sont principalement motivées par le respect des droits d'autrui et le souci de son bien-être -par la compassion, l'amour et la bonté.
Pour initier un changement, une amélioration, il est essentiel d'analyser avec le plus grand soin les expériences et les événements vécus par les êtres humains du passé ainsi que notre propre manière de vivre au quotidien. Nous, êtres humains, sommes les mêmes quant à nos désirs. Voilà pourquoi il est important d'entraîner son esprit.

Les Huit Versets expliquent l'importance de l'altruisme et comment préserver cette attitude d'esprit quand nous rencontrons des situations difficiles dans notre vie quotidienne. Pour les êtres humains comme pour les animaux, le fondement de la société est l'affection ou l'amour. Pendant la période où nous sommes dans le ventre de notre mère, la stabilité et le calme de celle-ci sont d'une grande importance pour le développement de l'enfant qui va naître. De même, les toutes premières semaines qui suivent la naissance sont une période décisive pour le développement du cerveau. Il est très important pour le bébé de sentir le contact physique de sa mère à ce moment-là. Cela montre bien que l'état physique lui-même dépend de la chaleur et de l'affection d'autrui. Le premier geste du bébé humain après sa naissance est de téter. Vouloir téter ou recevoir le lait n'est certainement pas le résultat de la haine ou de sentiments négatifs. Certes, à ce moment-là, l'esprit du bébé n'est pas clair et n'a donc pas une idée claire de sa mère, il est pourtant certain que s'établit alors un lien, un sentiment d'intimité. D'ailleurs, si la mère nourrit dans son esprit de la colère ou des sentiments négatifs à l'égard de son enfant, il arrive que le sein maternel se tarisse. C'est un sentiment d'affection profonde et d'intimité entre la mère et son bébé qui permet une bonne montée de lait. Et ce geste de nous tourner vers notre mère pour être nourri est notre premier geste en tant qu'êtres humains.
Au cours des quelques mois et années qui suivent, nous sommes totalement dépendants des autres, généralement de nos parents ou de nos tuteurs. Sans leur bonté et leur sens des responsabilités, l'enfant ne peut pas survivre. En tant qu'étudiants, nous voyons bien que, si un professeur est affectueux ou proche de nous, alors les leçons ainsi que le professeur laissent une impression durable en nous.
De temps en temps, il nous faut, bon gré mal gré, aller chez le médecin. Même si celui-ci est parfaitement qualifié, s'il montre un visage fermé et avare de sourire, nous nous sentons assez mal à l'aise. Alors que, s'il est doux et montre un intérêt sincère pour notre santé, nous nous sentons à l'aise.
Quand nous devenons plus vieux, notre bien-être dépend à nouveau, pour beaucoup, de la bonté et de l'affection des autres. C'est le propre de la nature humaine. Puisque nous, les êtres humains, sommes des créatures sociales, nous dépendons totalement les uns des autres pour notre survie.
Même des animaux ou des insectes minuscules comme les abeilles ou les fourmis sont dotés d'une sorte d'instinct social. Ils ont un sens aigu de leur responsabilité et travaillent ensemble en équipe. Regardons les abeilles, leur manière de travailler est fondée sur la coopération et pourtant elles n'ont ni religion, ni constitution, ni lois. Leur nature et leur mode de vie exigent qu'elles travaillent ensemble ; elles ne peuvent pas survivre autrement. Nous les humains, nous proclamons que nous sommes supérieurs alors qu'en fait nous nous comportons parfois de manière bien inférieure à ces petits insectes. A la base, notre situation exige que nous vivions ensemble et donc que nous travaillions ensemble. C'est une loi naturelle et pourtant nous agissons parfois d'une manière diamétralement opposée.
D'après le bouddhisme, les plantes n'ont ni esprit, ni conscience. En tant que moine bouddhiste, je dis qu'elles n'ont pas de conscience ; en fait je n'en sais rien, c'est difficile à dire ! Je pense que cette question demande à être approfondie. Certains disent que les plantes sont dotées d'une sorte de capacité à sentir et à connaître. Aussi, dépourvue de conscience ou d'esprit, leur existence même repose sur la coopération entre chaque particule et chaque cellule. Chaque particule a un certain devoir à remplir, un certain rôle, et toutes les particules travaillent ensemble afin de permettre la survie et le développement de la plante. Le fonctionnement et l'existence du monde, de la planète elle-même, et même de l'univers, dépendent d'une coopération similaire.
Les différentes parties du corps humain travaillent ensemble, nous permettant de fonctionner avec efficacité. Notre existence et notre survie dépendent de la coopération et de la coordination entre ces parties. Prenez, par exemple, la famille humaine. En l'absence de coopération et de compréhension, parents et enfants se disputent sans cesse. La même chose est vraie pour les querelles au sein des couples. On finit par divorcer et il ne reste plus ni paix, ni bonheur. Le mariage est détruit. Une famille, un corps, une société ou une nation saine repose impérativement sur l'esprit de coopération. Comment développe-t-on cet esprit ? Par la force ? Impossible ! Alors, quelle est l'alternative ? Actions bénévoles, altruisme et intérêt pour le bien-être et les droits d'autrui. Nul besoin de considérer ces actions comme sacrées ; elles sont dictées par notre propre intérêt car notre survie en dépend. Par exemple, si vous êtes sincèrement amical envers les autres et prenez soin d'eux, alors eux aussi vous répondront en conséquence.
J'adore les sourires et les rires. Si l'on veut davantage de sourires dans sa vie, il faut créer les conditions adéquates. Il existe de nombreuses façons différentes de sourire. Certains sourires, diplomatiques ou sarcastiques, créent une atmosphère désagréable et font naître la méfiance alors qu'un sourire sincère comble de joie. Alors, comment parvenir à cela ? Certainement pas par la colère, la jalousie, l'avidité excessive ou la haine, mais par la gentillesse, l'amour, un esprit ouvert et sincère.
Si vos intentions sont sincères, il n'y a rien à cacher et, en retour, vous recevez une attitude ouverte. Voilà la véritable et bonne filière pour communiquer entre humains et éviter la langue de bois. D'après ma propre expérience, j'ai remarqué qu'il m'est possible parfois de communiquer sincèrement avec quelqu'un, même quand je ne connais pas la langue de mon interlocuteur. Mais, par moments, il est difficile d'être franc.
Quand les gens ont du pouvoir, les autres ont tendance à affluer autour d'eux. Je crois que j'ai plus d'amis maintenant à cause du Prix Nobel de la Paix ; ce ne sont peut- être pas des amis sur qui l'on peut compter. Les gens riches, célèbres ou puissants ont souvent beaucoup d'amis. Ces amis, en réalité, ne sont peut-être pas de vrais amis ; ils sont simplement attirés par la richesse ou le pouvoir de la personne en question. Si cette personne perd son pouvoir ou sa fortune, ces amis disparaîtront sans doute. Je considère que de tels amis manquent de sincérité.
Les liens qui réunissent les vrais amis sont authentiques et se maintiennent en dépit des aléas de la vie. Nous soucier des autres est une grande vertu, mais d'une certaine façon, c'est aussi de l'égoïsme puisqu'au bout du compte c'est pour notre propre bien et dans notre intérêt. Je dis très souvent à mes amis que tant qu'à être égoïste, autant l'être intelligemment. Si nous sommes sincères, nous aurons des amis sûrs et en tirerons de grands avantages. Si nous négligeons les autres, ne nous soucions pas de leur bien-être et ne pensons qu'à nous, au final nous serons le perdant.
Ainsi, la structure de base de la société humaine exige que nous ayons un sens de la responsabilité fondé sur l'altruisme et la compassion. La source ultime du bonheur est l'altruisme. Pour réussir dans la vie, il faut de la détermination, de la volonté et du courage. Et la source de ce courage et de cette détermination est l'altruisme. Parfois, la colère et la haine génèrent une sorte d'énergie et de détermination, toutefois cette détermination apporte rarement des conséquences positives parce que l'énergie créée par la colère et la jalousie est aveugle, nuisible et peut même être fatale.

La méthode, ou technique, bouddhique pour améliorer l'esprit repose sur la théorie de l'interdépendance, en sanskrit pratityasamoutpada. Celle-ci traite particulièrement des causes de la douleur et du plaisir et du fait que tout est lié, créant ainsi une réaction en chaîne. Comme je l'ai mentionné auparavant, la satisfaction, ou bonheur, dépend d'une variété de facteurs. Donc la théorie de l’interdépendance élargit en fait notre vision du monde. Elle nous montre qu'en définitive tout concourt à notre bien. Tout naturellement, cela nous permet de développer de l'intérêt pour une perspective plus vaste. Par la compréhension de cette théorie et sa mise en pratique dans les faits, il est possible de promouvoir en chacun de nous l'amour bienveillant et la compassion et de réduire notre colère et notre haine.
D'après le bouddhisme, il y a une relation proportionnelle entre la cause et l'effet, dans laquelle douleur et plaisir sont impliqués. La cause immédiate est le karma. « Karma » signifie action. Les événements de demain dépendent beaucoup des actions d'aujourd'hui, les événements de cette année, des actions de l'année dernière, de même que les événements de ce siècle sont liés aux actions des siècles précédents. Les actions des générations précédentes affectent les vies des générations qui suivent. Ceci est aussi une forme de karma. Quoi qu'il en soit, il y a une différence entre les actions effectuées par un groupe de personnes ou d'êtres vivants de façon collective et les actions accomplies par une seule personne. Dans le cas d'un individu, les actions accomplies en début de vie ont un effet sur la dernière partie de celle-ci.
Mais quelle est l'origine de l'action ? Qu'est-ce qui motive l'esprit ? Et, plus important encore, qu'est-ce que l'esprit ? Est-ce le cerveau ou une sorte d'énergie produite par le cerveau ? La réponse est : les deux. « Les deux » parce que le niveau grossier de la conscience est certes le produit du cerveau, mais l'ultime source de la conscience est la conscience subtile très profonde qui, elle, n'est pas dépendante du cerveau. Alors, quelle est la cause de cette conscience subtile ultime et très profonde ? Il y en a deux : une cause substantielle et une cause coopérative.
Il a fallu cinq milliards d'années pour que les êtres humains se développent jusqu'à leur stade actuel. Pendant trois à quatre milliards d'années, il n'y a pas eu de vie, juste quelques cellules primaires simples. Malgré l'évolution humaine, la question reste entière : pourquoi, finalement, l'univers entier ou la galaxie sont-ils venus à exister ? Pour quelle raison ? On pourrait dire qu'il n'y a pas de raison ou que c'est arrivé comme ça, mais ces réponses ne sont pas satisfaisantes.
Une autre réponse est que c'est le fait d'un créateur ou de Dieu. Quoi qu'il en soit, ce point de vue n'est pas accepté par les philosophies bouddhique et jaïn. La réponse bouddhique est que ces galaxies sont venues à exister en tant que résultat du karma des êtres qui les utiliseraient. Prenez l'exemple d'une maison. Une maison existe parce qu'il y a un maçon qui l'a construite afin qu'elle puisse être utilisée. De même, parce qu'il y avait des êtres vivants pour habiter ou utiliser cette galaxie, leur karma a produit cette galaxie.
On ne peut pas expliquer cela en s'appuyant sur la matière mais uniquement en s'appuyant sur la continuité de l'esprit. La conscience, ou esprit, la plus subtile n'a ni commencement ni fin. Il s'agit là de sa nature ultime. Je ne parle pas ici de sa nature absolue. Même au niveau conventionnel, la nature ultime est quelque chose de pur. L'esprit grossier, avec sa base, la conscience, a sa propre nature ultime qui est pure. Il peut être influencé aussi bien par des émotions négatives que par une pensée positive. Toutes les émotions négatives sont basées sur l'ignorance et l'ignorance n'a pas de fondement solide.
Selon la philosophie bouddhique, chaque être vivant, doté d'un esprit ou conscience, a le potentiel pour devenir un Bouddha. Cette conscience subtile est nommée « graine de Bouddha » ou sougatahridaya, ou tathagatagarbha. C'est la base du bouddhisme en général et du bouddhisme du grand véhicule en particulier. Dans le mahayana, le but ultime est l'état de Bouddha ou Eveil. Il faut être déterminé à parvenir à l'état de Bouddha dans le but de servir tous les êtres. Cette détermination est bodhicitta, l'esprit d'Eveil, qui est le fondement de l'enseignement du mahayana de l'altruisme infini.
Afin de développer bodhicitta, il faut tout d'abord connaître les quatre nobles vérités. Il est en fait possible de mettre fin à la souffrance ou de parvenir à sa cessation. Dans ce but, il est bon de savoir ce qu'est la souffrance et quelle en est la cause. Ce n'est qu'à partir de là que la cessation peut être accomplie et que le vrai chemin peut être parcouru. Développer détermination et altruisme nous sera utile. Nous devrions réciter les Huit Versets chaque jour, afin qu'ils deviennent partie intégrante de notre vie quotidienne. Quand nous rencontrons des problèmes, nous devons immédiatement lire, réciter et mettre en pratique les Huit Versets. Bien sûr cela n'est pas facile à faire mais mieux vaut essayer que d'avoir des regrets.

I. Déterminé à atteindre
Les réalisations suprêmes pour tous les êtres
Qui surpassent même le joyau exauçant tous les souhaits,
Je les chérirai constamment.

Ce verset proclame que dans le but d'atteindre l'état de Bouddha, il nous faut développer l'altruisme infini et créer des bonnes actions. Nous dépendons très fortement des autres êtres vivants. Sans les autres êtres il ne nous est pas possible de développer l'altruisme infini, ni d'atteindre l'état de Bouddha. Nous leur devons notre célébrité, notre richesse et nos amis. Par exemple, sans les autres êtres, il ne serait pas possible d'avoir des habits en laine, car s'il n'y a pas de moutons, il n'y a pas de laine. Ce sont les médias qui font la célébrité et le reste ; même notre réputation dépend entièrement des autres êtres. Depuis la conception jusqu'à la mort, notre vie dépend des autres. Il est important de se rendre compte à quel point les autres êtres sont précieux et utiles. Dès que nous en prenons conscience, notre attitude négative envers les autres se modifie.

II. Chaque fois que je serai en compagnie d'autrui
Je me considérerai comme inférieur à tous
Et estimerai les autres comme suprêmes
Du plus profond de mon cœur.

Notre attitude envers les autres devrait toujours être positive. Nous devrions avoir le souci des autres sans ressentir de la pitié pour eux. Surtout, nous devrions les traiter avec grand respect car ils sont précieux. Nous devrions les considérer comme sacrés et supérieurs à nous.

III. Observant mon esprit dans toutes mes actions,
Dès que s'élève une émotion conflictuelle,
Néfaste à moi-même et à autrui,
Je l'affronterai fermement et m'en détournerai.

IV. Lorsque je rencontre des êtres d'un naturel mauvais
Sous l'emprise de l'énergie négative et d'intenses souffrances,
Je chérirai ces êtres rares
Comme si j'avais trouvé un trésor précieux.

Ces versets expliquent comment contrôler nos émotions négatives. Notre esprit est largement influencé par les émotions perturbatrices à cause de nos vies antérieures sans nombre et il est extrêmement difficile de développer l'altruisme. Nous devons constamment lutter contre ces émotions négatives. Nous devons utiliser différentes méthodes pour gérer les forces de la colère. Une colère intense et soudaine est difficile à maîtriser. Essayez simplement d'oublier l'objet de votre colère et détournez votre attention. Concentrez-vous sur votre respiration. Ceci calmera un peu votre colère. Ensuite essayez de réfléchir aux aspects négatifs de la colère et réduisez-la ou débarrassez-vous en.
Il existe aussi un autre type de colère qui n'est pas très fort. L'une des façons de gérer sa colère envers un ennemi est de se concentrer sur les aspects positifs de ce dernier. Essayez de remplacer la colère par le respect et la sympathie. Comme pour pratityasamoutpada, l’interdépendance, tout objet a de nombreux aspects et de nombreuses facettes. Pour ainsi dire, aucun objet ne peut être entièrement négatif. Chaque chose a son côté positif. Malgré tout, quand la colère se développe, notre esprit ne perçoit que l'aspect négatif. D'un côté, notre ennemi nous crée des problèmes. D'un autre, cette même personne nous donne l'occasion de pratiquer la patience et la tolérance. Deux qualités nécessaires à la compassion et l'altruisme.
Quand un désir excessif ou toute autre émotion négative se manifestent, il faut être prêt à leur faire face. Si vous adoptez une attitude laxiste quand une émotion négative se manifeste, elle devient plus forte. Rejetez-la donc ou essayez de la réduire dès son apparition.

V. Si d'autres, par jalousie, me maltraitent
Par des injures, des calomnies et autres,
Je prendrai sur moi la défaite
Et offrirai la victoire aux autres.

VI. Si celui que j'ai aidé
Et en qui j'avais placé une grande confiance
Me blesse cruellement
Je reconnaîtrai en lui mon Maître spirituel parfait.

Ceci est difficile à mettre en pratique mais c'est essentiel si nous voulons développer un altruisme authentique. Certaines pratiques des bodhisattvas semblent impossibles et irréalistes ; néanmoins elles n'en sont pas moins importantes.
Si nous sommes humbles et honnêtes, il se peut que certaines personnes profitent de nous. Même dans de telles situations, nous ne devons pas entretenir de sentiments négatifs à l'égard de cette personne. Au lieu de cela, nous devons analyser la situation. Permettre à cette personne de faire tout ce qu'elle ou il veut, se retournera en fin de compte contre elle ou lui. Il faut donc prendre des mesures pour l'en empêcher. Nous devons le faire, non pas parce que cette personne nous a fait du mal, mais parce que nous sommes concernés par le bien-être de cette personne dans le long terme.
Quand la colère domine notre esprit, la meilleure partie du cerveau humain, qui sert à évaluer les situations, ne parvient pas à remplir sa fonction. Il se peut alors que nous utilisions des mots durs sans le faire exprès. Quand nous sommes incapables de faire face à une situation, des mots pleins de haine s'écoulent naturellement de notre bouche par manque de contrôle. Quand la colère s'atténue, nous avons honte de nous-mêmes.

VII. J'offrirai directement et indirectement
Tout bienfait et tout bonheur à tous les êtres mes mères.
En secret, je prendrai sur moi
Toutes leurs actions nuisibles et leur souffrance.

Ce verset nous dit d'être plus bénéfique à autrui qu'à nous-mêmes et de prendre sur nous leur souffrance. Il est possible de mettre cela en pratique par la méthode de la respiration profonde, en inspirant la souffrance et en expirant le bonheur1. On peut aussi le faire en visualisant ou en exerçant l'esprit à se concentrer sur l'objet de méditation.

VIII. Puissent ces pratiques ne pas être contaminées
Par les huit préoccupations de ce monde.
En percevant la nature illusoire de tous les phénomènes,
Libre d'attachement, puissé-je me libérer
De l'asservissement du cycle des existences.

Afin de méditer sur l'altruisme ultime, il est important d'en comprendre le concept. Dans le bouddhisme, des niveaux de vues philosophiques différents en donnent des interprétations différentes. Parmi les quatre écoles philosophiques, on retrouve l'interprétation donnée ici dans la plus haute des vues bouddhiques, le système prasanguika madhyamika. Selon celle-ci, la vacuité signifie qu'aucun phénomène ne peut avoir d'existence intrinsèque. En comprenant le manque d'existence intrinsèque de quelque ordre que ce soit, nous pouvons comprendre la nature illusoire, ou l'illusion de tous les phénomènes.
Pratiquez l'altruisme infini avec l'aide de la sagesse. C'est le chemin.

Constitution Club Lawns, 1990

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