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Connaître l'Esprit
selon le bouddhisme tibétain

Lati Rinpoché & E. Napper

240 pages : 19,50 euros (127,91 F)

ISBN : 2-911582-45-6

Traduit de l'anglais par
Bruno Liber-Chrétien

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Particuliers

La façon dont les fonctions cognitives sont engendrées ne nous apparaît pas évident parce que nous ne sommes pas habitués à y réfléchir. Mais à force de considération répétée, nous pourrons parvenir à en percevoir le processus...
L’étude de ce texte, permet de reconnaître quelles sont les différentes sortes de conscience, comment elles s’agencent les unes par rapport aux autres, celles qu’il est utile de développer ou d’abandonner. Il est alors possible de comprendre dans quel état se trouve notre esprit à un moment donné et en quoi il peut être transformé...
Les cinq consciences sensorielles et la conscience mentale sont toutes esprit. Comment l’esprit réside-t-il dans le corps ? Certains disent que la localisation principale de l’esprit est dans le cerveau et d’autres pensent que c’est dans le cœur -qui n’est pas ici l’organe mais le cœur subtil. Certains disent qu’il réside à travers tout le corps et d’autres qu’il ne réside nulle part, mais est produit de manière contingente lors d’un contact entre un objet et une faculté... Le Tantra quant à lui pose huit endroits principaux de résidence de l’esprit.


Ce livre est le commentaire d’un manuel, Présentation de la Conscience et de la Connaissance, Synthèse de Tous les Points Importants Ouvrant l'Œil de l’Intelligence Renouvelée de Guéshé Jampèl Sampèl, utilisé dans les monastères bouddhistes tibétains et consacré à l’étude de l’esprit. Malgré une nécessaire technicité, il intéressera les pratiquants comme tous ceux qui étudient les sciences cognitives ou la philosophie de l’esprit.

Né en 1922, moine à l’âge de dix ans, Lati Rinpoché a longuement étudié au célèbre monastère de Ganden au Tibet où il a obtenu son diplôme de guéshé lharampa en 1956. Après quoi, il rejoignit le collège tantrique de Gyouto. Après l’exil, il enseigna au monastère de Sa Sainteté le Dalaï Lama à Dharamsala en Inde et fut abbé du collège de Shartsé du monastère de Ganden reconstruit en Inde. Rinpoché a participé à l’élaboration de nombreux livres.

Traduit du tibétain par Elizabeth Napper.
Titre original : "Mind in Tibetan Buddhism" Snow Lion Publications (USA)

Première partie
Présentation (extrait)
Elizabeth Napper

Conscience & Connaissance
« Conscience et Connaissance » (tib. lo-rig) est l’étude de la conscience, de l’esprit. La compréhension de l’esprit est essentielle à la compréhension du bouddhisme sous son double aspect théorique et pratique, car le processus visant à atteindre l'Éveil consiste en une purification complète de l’esprit et en un accroissement complet de ses capacités.
Quoiqu’étant associés, l’esprit et le corps ne sont pas indissociablement liés ; ils ont en effet des causes substantielles différentes. Cela entraîne que le développement et l’amélioration de l’esprit ne sont pas limités par ceux du corps ; le continuum du corps cesse avec la mort, ce qui n’est pas le cas pour l’esprit. Le corps, étant composé de matière (skt. kantha ; tib. bèmpo), possède une structure organique [lit. anatomique], à la différence de l’esprit. Ce dernier est un phénomène impermanent (skt. anitya dharma ; tib. mitagpé tcheu), qui change moment par moment, et dont la nature est dite de claire lumière. Originellement pur par nature, l’esprit est pollué par des souillures adventices (skt. aksmika-mala ; tib. lo bour gyi trima), qui résultent d’une incompréhension de la nature réelle des phénomènes, et ce depuis des temps sans commencement. Ces souillures peuvent être enlevées et l’esprit ainsi totalement purifié ; les stades de ce processus de purification constituent les étapes du progrès vers l'Éveil.
Dans la lignée Guéloug du bouddhisme tibétain, dont la vision philosophique inspire le présent ouvrage, l’étude formelle de l’esprit commence avec le sujet d’étude de « Conscience et Connaissance ». C’est le second sujet d’importance abordé lors d’un cursus d’apprentissage théorique qui culmine, au bout de vingt à vingt-cinq années d’études intensives, avec le titre de Guéshé. « Conscience et Connaissance » est principalement une présentation des différentes sortes de consciences qui forment notre continuum mental, une introduction à la terminologie consacrée à l’esprit et un entraînement des étudiants aux formes de raisonnements. Ce sujet d’étude est présent dans toutes les étapes du cursus Guéloug menant au titre de Guéshé. La conscience est examinée selon une diversité de possibilités de divisions en genres et sous-genres, en vue d’amener l’étudiant à l’appréhender dans la variété de ses modes, de ses fonctions et de ses interactions. « Conscience et Connaissance » n’aborde pas les thèmes consacrés au développement et à l’entraînement de l’esprit, non plus qu’aux stades de ces processus ; ceux-ci sont par contre abordés dans les sujets d’étude tels que « Les Terres et les Voies », « Concentrations et Absorptions Méditatives du Sans-Forme », « Les Perfections », « La Voie du Milieu », autant de domaines d’études qui demandent une entière familiarisation avec « Conscience et Connaissance », qui en constitue donc un pré-requis.

Les présentations de « Conscience et Connaissance » ont toutes leurs sources dans les œuvres des grands commentateurs indiens Dignaga (480-540) et Dharmakirti (600-660)1, en particulier dans « Le Compendium sur la Cognition Avérée » de Dignaga et dans « Les Sept Traités sur la Cognition Avérée » de Dharmakirti, principalement la section Commentaire du Compendium de la Cognition Avérée (de Dignaga). L’exception notable est la partie consacrée à l’esprit et aux fonctions cognitives (skt. chitta, caitta ; tib. sèm, sèm tchoung) dont la source est « Le Compendium de la Connaissance Supérieure » d’Asanga (skt. Abhidharmasamouchaya).
Ces textes indiens, ainsi que plusieurs de leur commentaires indiens, ont été traduits en tibétain au plus tard au XIème siècle et les Tibétains ont continué à en écrire eux-mêmes des commentaires. Ils ont aussi inauguré une tradition consistant à extraire certains sujets importants de ces textes et de les présenter en conjonction avec le mode de raisonnement Sautrantrika. L’érudit kadampa du XIIème siècle Chapa-Chokyi-Sengué (1109-1169) fut le premier à écrire ce type d’ouvrage. Il l’intitula « L’Ensemble des Thèmes (sur la Cognition Avérée) » (tib. Dura) et ce titre devint par la suite le nom générique de ce type d’ouvrage. Son texte, désormais perdu, était divisé en dix-huit sections, dont l’une s’appelait « Une Présentation des Objets et des Possesseurs d’Objets ». Ce sujet inclut ce qui est désormais étudié dans « Conscience et Connaissance ».
Peu après Chapa-Chokyi-Sengé, l’érudit de la lignée Sakyapa, Sakya Pandita (1182-1251/2), écrivit un commentaire des textes indiens sur la cognition avérée intitulé « Un Trésor de Raisonnements ». Le second chapitre de cet ouvrage est une présentation complète de « Conscience et Connaissance ». Sakya Pandita en écrivit lui-même un commentaire et les érudits de la tradition Sakyapa ont abondamment commenté sur cette base.
Le fondateur de la lignée Guéloug, Djé Tsong Khapa (1357-1419), n’a pas écrit personnellement de présentation spécifique de « Conscience et Connaissance », mais a en revanche composé un bref commentaire d’introduction aux « Sept Traités » de Dharmakirti, intitulé « La Porte d’Entrée aux Sept Traités ». Il comporte trois parties, dont la seconde, « Possesseurs d’Objets », est une présentation de « Conscience et Connaissance ». Son disciple Kédroup Djé (1385-1438), a écrit un commentaire plus élaboré sur « Les Sept Traités » de Dharmakirti, intitulé « Éliminer l’Obscurité de l’Esprit Concernant les Sept Traités », incluant une présentation des objets et des possesseurs d’objets qui expose en détail « Conscience et Connaissance ». Guédundrup (le premier Dalaï Lama, 1391-1474), autre disciple majeur de Djé Tsong khapa, rend compte de façon exhaustive de « Conscience et Connaissance » dans son « Ornement pour le Raisonnement Avéré ».
La première présentation Guéloug uniquement consacrée à « Conscience et Connaissance » fut certainement celle du Panchèn Sonam Drakpa (1478-1554)3, auteur des manuels du Collège de Losel-ling du Monastère de Drépoung. Le second fut celui de Jamyang Shépa, auteur des manuels du Collège de Gomang du Monastère de Drépoung ; mais cette ouvrage est moins une composition formelle sur ce thème qu’une transcription de ses cours adressés à des étudiants débutants. Vient ensuite une présentation très complète par Losang Dayang (1867-1937)4, sous la forme d’une compilation de toutes les œuvres précédentes.
« L’Explication de la Présentation des Objets et des Possesseurs d'Objets ainsi que de la Conscience et de la Connaissance », inclus dans « La Clef Magique de la Voie du Raisonnement, Présentation de l’Ensemble des Thèmes Révélant le Sens des Traités sur la Cognition Avérée » de Pourbouchok est un autre traité récent important. Le texte de Guéshé Jampèl Sampèl, traduit dans le seconde partie du présent livre, est une présentation contemporaine de « Conscience et Connaissance », composée au Tibet peu avant 1959. Ce manuel, utilisé par le Collège de Losel-ling pour « Conscience et Connaissance », possède la particularité d’être une présentation très concise, qui n’adopte pas le style syllogistique habituellement utilisé pour ce genre de traité, et s’attache à rendre directement accessibles les points principaux des thèmes de « Conscience et Connaissance ».

Il est évident que la présentation tibétaine de « Conscience et Connaissance » dérive et s’inspire des sources indiennes. Pourtant, les Tibétains ont aussi apporté des contributions importantes sur ce thème, en le systématisant et en affinant ses usages terminologiques. Les Tibétains estiment, en se référant aux sources, que l’ensemble des différents sujets et divisions de « Conscience et Connaissance » ont pour origine des textes indiens ; mais ces derniers n’utilisent pas toujours explicitement les termes qui sont utilisés au Tibet. A titre d’exemple, dans la division septuple des connaissances et des cognitions, seulement quatre -les deux premières et les deux dernières (perception directe et cognition inférentielle, doute et cognition fausse)- sont mentionnées littéralement par Dignaga ou Dharmakirti ; les trois autres (cognition subséquente, supposition correcte et conscience inattentive) ne sont pas mentionnées explicitement, mais d’après les sources citées par Jamyang Shépa, elles sont nécessairement comprises dans l’ensemble. Ces derniers termes étaient déjà courants du temps de Sakya Pandita et peut-être même de Chapa Chokyi Sengé1, mais la question de savoir s’ils représentent une innovation tibétaine, ou ont pu être présents dans des commentaires sanskrits tardifs, n’est pas résolue1. Bien que cela soit un sujet d’investigation future prometteur, le but de ce livre est d’exposer clairement la présentation Guéloug de « Conscience et Connaissance » dans le contexte de la tradition orale.
Parmi les quatre systèmes philosophiques bouddhiques étudiés au Tibet, à savoir en ordre ascendant Vaibhashika, Sautrantrika, Chittamatra et Madhyamaka, le point de vue spécifique adopté pour l’étude de « Conscience et Connaissance » est celui du Sautrantrika, et plus précisément le second de la division des sautrantikas en Ceux qui suivent les Écritures et Ceux qui suivent la Raison. Néanmoins, la présentation générale est commune au moins aux systèmes Sautrantrika, Chittamatra et Madhyamaka ; l’étude de « Conscience et Connaissance » représente donc une assise commune pour tous les domaines étudiés, ne requérant que des modifications mineures selon les systèmes.

L’esprit et ses genres
La cognition (skt. Jnana ; tib. chépa, nampar chépa), la conscience (skt. buddhi ; tib. lo) et la connaissance (skt. samvédana ; tib. rigpa) sont synonymes ; pour ce qui est du domaine de l’esprit, ces termes ont une application des plus large. N’importe quel genre d’esprit (skt. tchita ; tib. sèm) ou de fonction cognitive (skt. tchaita ; tib. sèm tchoung) est une conscience, une connaissance et une cognition. Dans la mesure où les instances de l’esprit sont des consciences momentanées et des fonctions actives de connaissance, tous ces termes sont à entendre dans un sens actif. Selon le bouddhisme, l’esprit n’est pas conçu simplement comme un réservoir d’informations ou comme un mécanisme du cerveau, mais comme des moments individuels de connaissance dont le continuum produit notre impression de connaître.
La conscience peut être divisée de plusieurs manières ; la division septuple est particulièrement importante :
La division septuple
1. Perception directe (skt. pratyaksha ; tib. ngeun soum)
2. Cognition inférentielle (skt. anoumana ; tib. djépag)
3. Cognition subséquente (skt. parichina jnana* ; tib. tché ché)
4. Supposition correcte (skt. mana pariksha ; tib. yi tcheu)
5. Conscience inattentive (skt. *aniyata pratibhasa ; tib. nang la ma nié pa)
6. Doute (skt. samshaya ; tib. Tétsom)
7. Cognition fausse (skt. viparyaya jnana ; tib. Log ché)

Seconde partie
Le commentaire (extrait)
Lati Rinpoché

Si nous voulons comprendre
ces choses que nous sommes actuellement
incapables de percevoir directement,
nous devons bien nous appuyer sur la pensée,
puisqu’elle fournit à l’esprit le moyen éventuel
de progresser jusqu’à la perception directe.
C’est pourquoi la pensée, comme moyen d’accès au but,
est reconnue et valorisée dans ce système,
même si la nécessité de la transcender
par la perception directe est incontournable.

I. La Cognition

Les jeunes enfants sont tout d'abord incapables de distinguer le bien du mal, ce qui est favorable de ce qui est défavorable. Devenant graduellement capables de penser, ils peuvent alors parvenir à une compréhension générale de ces choses. Une telle compréhension est appelée conscience ou connaissance. Ils continuent ensuite à apprendre, avec de plus en plus de subtilité, ce qui aide et ce qui nuit, ce qui vaut la peine d’être entrepris et d’être évité, et cela aussi est conscience. C’est ainsi qu’il est utile de bien comprendre la présentation de la conscience et de la connaissance ; elle est une explication de ce qui est en accord ou non avec les faits, de ce qui est avéré ou non avéré.
Généralement, de telles présentations abordent de très nombreux sujets d’étude, mais ici il s’agira des plus importants. Cette explication est une synthèse [ou un assortiment] de tous ces points importants. Elle ouvre l'œil de l’intelligence renouvelée parce qu’elle ouvre l’œil de la sagesse dans notre propre continuum, cette sagesse qui comprend correctement, la conscience qui distingue avec justesse ce qui est bon de ce qui est mauvais. Lorsque nous avons de bons yeux, nous pouvons savoir où il est salutaire d’aller et de ne pas aller ; de la même façon, la sagesse ou la conscience peut distinguer le bon [chemin] du mauvais. Enfin cette intelligence est dite « renouvelée » parce que nous n’avons pas su l’identifier proprement dans le passé (note 1).

Le texte de Guéshé Jampèl Sampèl commence par un hommage.

M’inclinant devant le glorieux Losang Drakpa,
Émanation de Manjougosha, trésor de sagesse, je développe cette présentation de la conscience et de la connaissance, synthèse de tous les points importants,
Afin d’accroître la clarté de la connaissance de ceux dont l’intelligence est obscurcie.

Manjougosha est apparu sous la forme de Losang Drakpa, ou Tsong Khapa, afin que les enseignements puissent être bénéfiques au plus grand nombre. Il a largement répandu l’enseignement du Bouddha Shakyamouni et a rectifié [sa propagation]. Pour ces raisons, l’auteur commence son texte avec cet hommage.
Les Bouddhas et les bodhisattvas possèdent une sagesse parfaite. Manjougosha, apparaissant sous l’aspect d’une déité [tib. yidam], incarne l’ensemble de la sagesse de tous les Bouddhas et mérite ainsi le titre de « Trésor de Sagesse ». Il peut, lorsqu’il est satisfait, accorder la sagesse parfaite par un simple regard, et cela en fait aussi un trésor de sagesse.
Il est appelé Manjou -agréable, gentil, doux- parce qu’il est sans aucune rugosité due aux entraves, souillées et non-souillés ; et Ghosha -son, parole, mélodie- parce qu’il est le maître de la parole, la sienne manifestant les soixante qualités de vocalisation. Il est aussi appelé Shri (Manjoushri) -glorieux- parce qu’il porte la gloire d’avoir accompli les deux collections, de mérite et de sagesse. S’il est apparu sous la forme humaine de Losang Drakpa, c’est par le pouvoir de la grande compassion et des prières d’aspiration, et donc par son propre pouvoir, et non par celui des actions contaminées et des souillures, comme c’est le cas pour les naissances ordinaires.
L’hommage de l’auteur ici est triple : par le corps, la parole et l’esprit. L’hommage physique est rendu ne serait-ce qu’en levant un seul doigt, ou en se prosternant, dans un état d’esprit pur. L’hommage verbal est, pareillement, n’importe qu’elle louange prononcée avec un esprit pur. Et l’hommage mental est cet état d’esprit pur et respectueux lui-même. Ayant offert son hommage, l’auteur dit qu’il va composer cette présentation de la conscience et de la connaissance qui est une synthèse de tous les points importants.

Cette présentation de la conscience et de la connaissance comporte trois parties :
les définitions, les divisions et le sens de chaque division.

Définitions
La définition d’une conscience est : « un connaissant [ce qui connaît]. » La définition d’une cognition est : « ce qui est clair et connaissant. »
(1b.2-3)

Les quatre écoles philosophiques, Vaibhashika, Sautrantrika, Chittamatra et Madhyamaka, se servent des mêmes définitions. Pourtant certains, s’appuyant sur le Commentaire du Compendium de la Cognition Avérée (de Dignaga) de Dharmakirti et L’ornement de la Voie du Milieu de Shantirakshita (skt. Madhyamakalamkara), posent comme définition de la cognition : une non-matière qui est claire. Cette définition n’est pas correcte parce qu’une non-matière qui est claire est un phénomène négatif (skt. pratishédha ; tib. gag pa), tandis que la cognition est un phénomène positif (skt. vidhi ; tib. droub pa). De sorte que lorsque « une non-matière qui est claire » (note 2) apparaît à l’esprit, un aspect qui est négatif doit apparaître ; mais quand la cognition apparaît à l’esprit, un aspect positif doit apparaître. Et cela n’est pas acceptable, car une conscience qui sait comment associer le nom « cognition » et le sens « une non-matière qui est claire », serait en mesure de réaliser dans le même temps un phénomène positif et un phénomène négatif, ce qui entraînerait que phénomène positif et négatif ne sont pas mutuellement exclusifs (ce qu’ils sont en réalité).
Dans certaines présentations de la conscience et de la connaissance (tib. Lo-rig), une autre objection est portée contre ceux qui posent une non-matière qui est claire comme définition de la cognition. Ils objectent que tout ce qui est une non-matière n’est pas nécessairement une cognition, comme dans le cas, par exemple, de la vacuité (skt. shounyata ; tib. tong pa nyi). La source qu’ils invoquent, pour affirmer que la vacuité est claire, est un passage du texte racine du Commentaire du Compendium de la Cognition Avérée (de Dignaga) de Dharmakirti, disant que la nature de l’esprit est claire lumière (skt. aghasvara ; tib. eu sèl), le sens du mot clair étant, dans ce contexte, celui de vacuité. Mais cette opinion n’est pas convainquante parce que le « clair » de « non-matière qui est claire » n’est pas le même que le « clair » de « claire lumière ». Dans la première occurrence, le terme « clair » réfère à l’objet en tant qui apparaît ou illumine l’esprit (note 3) ; dans la seconde il réfère à l’esprit dont la nature est sans souillure.
Une autre objection douteuse élevée contre la définition de la cognition comme « une non-matière qui est claire », est que selon le Mahayana, le grand véhicule, le corps physique et les facultés sensorielles d’un Bouddha ne sont pas de la matière et sont claires ; ils devraient donc être [de la nature de la] cognition. Mais la raison pour laquelle il est dit que le corps et les facultés sensorielles d’un Bouddha sont claires, est que leur nature est sans souillure, sans l’obscurcissement que représentent la chair, les os, etc. ; c’est dans ce sens qu’ils sont dit avoir une nature de claire lumière. Donc, comme précédemment, ce sens de « clair » et celui de la définition de la cognition sont différents, rendant l’objection peu convaincante.
Bien qu’aucune des deux dernières objections ne soient considérées comme capables de réfuter la définition de la cognition, la première -évoquant la confusion des phénomènes positifs et négatifs- est efficace ; selon notre système (celui de Panchen Sonam Drakpa), il n’est pas correct de poser une non-matière qui est claire comme définition d’une cognition. La bonne définition est bien : ce qui est clair et connaissant.

Toutefois, il y a de nombreuses interprétations sur ce sujet (note 4). Certains disent que « clair » renvoie à l’objet apparaissant clairement de son propre côté au facteur d’apparition de l’esprit, tandis que « connaissant » réfère au sujet, c’est-à-dire à la conscience appréhendant ou connaissant l’objet. D’autres disent que « clair » et « connaissant » référent tous les deux à la perception de l’objet par le sujet et qu’ainsi la définition signifie « ce qui illumine et connaît ».
« Ce qui est clair » n’est pas suffisant comme définition de la cognition, parce que de nombreuses choses sont claires sans être des cognitions, comme les facultés sensorielles, le verre, la lune et le soleil. Toutes les écoles philosophiques définissent les facultés sensorielles comme des formes claires (skt. roupa prasada ; tib. soug tang wa) auxquelles apparaissent les objets, et les Vaibhashikas disent même que les facultés sensorielles voient leurs objets. Mais qu’un objet lui apparaisse ne fait pas d’une chose une cognition ; il doit aussi y avoir une connaissance de l’objet, et c’est pourquoi la définition de la cognition est spécifiée comme étant claire et connaissante, écartant par là même les facultés sensorielles.

Notes :
1. On peut comprendre cela comme une allusion aux vies passées, errance sans commencement dans le cycle des existences. Nous n'avons pas su prendre le bon chemin de la libération de la souffrance.
2. (ndt) Le terme « clair », prabhaasvara en sanskrit, doit être compris de façon polysémique, comme les exemples cités un peu plus loin dans le texte l’attestent. Le point commun est la notion de luminosité. On ne dit pas que le soleil est clair mais qu’il éclaire, donc qu’il est lumineux. L’esprit illumine ses objets tout comme le soleil illumine les choses. Comme le dit Georges Dreyfus dans Recognizing Reality, « "Clair" réfère à la propriété mentale d’éclairer les choses, à savoir de les révéler, tandis que "connaissant" décrit la faculté de l'esprit d'appréhender les choses qui lui apparaissent. » Selon cette compréhension on pourrait donc traduire la définition par « l’esprit est lumineux et connaissant ». Mais l’objet aussi est clair en ce qu’il apparaît clairement. Voir sur ce point Christopher deCharms, L'esprit, deux perspectives : bouddhisme et neurosciences, éd. Kunchab.
La lune par contre est plus ou moins claire, comme l’esprit, et dans ce sens il est question de clarté. Ce dernier terme est par contre bien attesté dans nos traditions et nos usages relatifs à l’esprit. La clarté peut être tant celle de l’esprit, que celle de l’objet qui lui apparaît, comme le dit Lati Rinpoché plus loin. Ainsi on perçoit et comprend avec clarté, lucidité ; mais les choses aussi apparaissent avec clarté, tant dans l’expérience externe qu’interne. La pensée discursive est aussi prise en compte dans cette notion de clarté, comme lorsque le sens d’une idée ou d’une expression manque de clarté ou qu’un raisonnement est parfaitement clair.
3. Le terme « clair » peut aussi être compris dans ce contexte comme référant à l’entité même de l’esprit.
4. Une autre interprétation, en accord avec la façon dont cette définition a été ici traduite, est que « clair » réfère à l’entité de la cognition et « connaissant » à sa fonction.

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