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Devenir le Bouddha
de la Compassion
Le Mahamoudra Tantrique au Quotidien
Lama Thoubtèn Yéshé
288 pages : 19,50 euros (127,91 F)
ISBN : 2-911582-58-6 Traduit de l'anglais par Philippe Penot Pour commander
ParticuliersLibrairies étrangères et centres Préface de Sa Sainteté le Dalaï Lama
D'un certain point de vue, ce livre se concentre sur des relations spéciales. Dans la pratique du tantra, laccent est particulièrement mis sur la relation avec le Gourou, le considérant, quil sagisse dun homme ou dune femme, comme un être pur. Vient ensuite la relation particulière établie depuis fort longtemps entre le peuple tibétain et Avalokitèshvara ou Tchènrézi, le Bouddha qui incarne la Compassion. Enfin, il existe dans lesprit des Tibétains une relation étroite entre Avalokitèshvara et les Dalaï Lamas. Tous ces éléments furent pris en compte lorsquen réponse à une requête, jécrivis au Tibet LInséparabilité dAvalokitèshvara et du Maître Spirituel alors que jétais encore jeune, ce texte que Lama Thoubtèn Yéshé expliqua plus tard à ses étudiants.
Dun autre côté, ces relations particulières ont également une connotation universelle. Par exemple, si les Tibétains éprouvent une admiration et une foi spéciales envers Tchènrézi cest quau temps du Bouddha, Avalokitèshvara fit une prière spéciale pour être bénéfique aux habitants du Tibet. Sa compassion insondable sétend naturellement à tous les êtres, sans limites ni partialité. Il montre par des exemples que les facteurs de la méthode, lesprit altruiste dEveil, la compassion et lamour, sont comparables à un joyau qui élimine la misère et les difficultés de lexistence cyclique, tout en répondant aux souhaits des êtres sensibles.
Lorsquon désigne Tchènrézi comme étant le Porteur du Lotus, le lotus désigne la sagesse, et bien quil existe diverses sortes de sagesse telles quune certaine appréciation de limpermanence et dun manque dexistence auto-suffisante, la sagesse principale est celle qui réalise la vacuité.Dans le véhicule du tantra, il est dit quen dépendance de la pratique dun chemin qui est lunion indivisible de la méthode et de la sagesse, vous pouvez transformer votre corps, parole et esprits impurs en corps, parole et esprit exaltés dun bouddha.
Je ne doute pas que les pratiquants sincères qui mettent en pratique les instructions contenues dans ce livre seront à même dabandonner progressivement les états impurs du corps, de la parole et de lesprit et de les purifier. Je prie pour que tous ceux qui essayent de le faire triomphent des obstacles et rencontrent un succès total.Le Dalaï Lama,
le 30 mai 2005Préface de Guéshé Lhundroup Sopa
Dans ce livre, Lama Yéshé donne un commentaire sur la pratique écrite par Sa Sainteté le Dalaï Lama, intitulée Le Yoga de l'Inséparabilité du Maître Spirituel et d'Avalokitèshvara : une Source de Toutes les Réalisations.
Ce commentaire offre une explication détaillée de ce type particulier de yoga du Maître (skt. gourou yoga), dans lequel la déité ou yidam ne se visualise pas sous la forme habituelle de la déité, mais sous celle de son propre maître.
Nous, Tibétains, considérons que Sa Sainteté le Dalaï Lama est la manifestation d'Avalokitèshvara, [le Bouddha de la Compassion]. Il est ainsi beaucoup plus facile de voir le gourou, Sa Sainteté le Dalaï Lama, inséparable du yidam, Avalokitèshvara, et d'envisager Avalokitèshvara sous la forme de Sa Sainteté le Dalaï Lama. Pour tous ceux qui s'engagent dans la pratique du yoga du Maître inséparable dAvalokitèshvara écrite par Sa Sainteté en personne, ce commentaire sera grandement bénéfique.
Lama Yéshé fut l'un de mes étudiants, il étudia tous les sujets philosophiques et devint par la suite le tuteur et gourou de Lama Zopa Rinpoché. Lama Yéshé a fondé avec succès des centres bouddhistes quasiment dans le monde entier, centres qui continuent à se développer et à instruire des étudiants qui s'avèrent être de grands pratiquants du Dharma.
Ce livre est une contribution précieuse qui rendra de grands services à tous ceux qui pratiquent conformément à ses instructions.Guéshé Lhundroup Sopa
Deer Park Buddhist Center
Oregon, Wisconsin,
U.S.A.
Prologue
Mahamoudra, la Réalité Absolue
Le sceau absolu
On peut analyser et expliquer de bien des manières les merveilleux enseignements du Bouddha sur la réalité absolue de la vacuité, le mahamoudra. Ici, toutefois, nous n'essayerons pas de comprendre les différents points de vue philosophiques ni de développer une simple compréhension intellectuelle du mahamoudra. Nous chercherons à en faire l'expérience directe.
Le Bouddha a expliqué le mahamoudra selon deux approches différentes : l'une selon le paramitayana, ses enseignements généraux du mahayana (voir le premier chapitre), l'autre selon le vajrayana, ses enseignement ésotériques (voir le second chapitre). Maha signifie « grand » ; moudra veut dire « sceau » ; mahamoudra signifie sceau absolu, totalité, immuabilité. Sceller quelque chose implique que vous ne puissiez le détruire. Le mahamoudra qui n'a pas été créé ou inventé par quiconque ne peut être détruit. Il est la réalité absolue.
Je vois des érudits occidentaux s'étendre sur le mahamoudra et le reste avec force termes philosophiques, mais j'ai une question à leur poser : « Vous parlez de toutes ces choses, mais est-ce que vous méditez ? » Notre esprit parfois ne s'intéresse qu'à des idées fantasques, un peu comme si nous allions au supermarché les poches vides en disant : « C'est fantastique, c'est merveilleux, c'est bon pour la santé, c'est délicieux », pour, au bout du compte, ne repartir avec rien.
Le monde intellectuel diffère autant du processus pratique et expérimental d'apprentissage qu'un supermarché du Mont Everest. Si vous en restez à l'intellect, le mahamoudra ne vous touchera jamais, n'aura rien à voir avec vous. Quand bien même vous écririez un livre entier sur le mahamoudra, cela ne pourra en rien mettre fin à vos problèmes, ne pourra évacuer en rien vos conceptions erronées.
Mais ne vous en faites pas, je ne vais pas aborder le mahamoudra trop intellectuellement. Je vais rester dans la simplicité.
Le mahamoudra embrasse tous les phénomènes
Le Bouddha a expliqué que le mahamoudra se rapporte à la nature innée, inchangeable qui existe en tout phénomène. Il ne s'agit pas de quelque chose de spécial qui existerait seulement en quelque endroit saint et non dans le muesli de votre petit-déjeuner. Le mahamoudra existe en tous les phénomènes sans la moindre exception. Il a pour nature même la réalité. C'est pourquoi le Bouddha dit : « tcheunam kungyi rangshin chaggya chen » : la nature absolue de tous les phénomènes est le grand sceau. Cette caractéristique du mahamoudra embrasse tous les phénomènes du samsara et du nirvana.
La nature absolue n'est pas une philosophie créée de toutes pièces par le Bouddha ou Nagarjouna, le grand maître indien qui explicita la vacuité. Personne ne peut inventer la nature absolue de la réalité. Et bien que le mahamoudra soit la nature de tous les phénomènes universels, notre esprit conceptuel qui hallucine nous empêche de le voir. Au lieu de voir la totalité, nous restons bloqués dans des conceptions relatives de la réalité. Nous avons une vue fanatique, dualiste, quant à la manière dont les choses existent.
C'est pourquoi la conception du soi, la projection concrète d'un je, nous apparaît à l'esprit ; de plus, ce je nous apparaît comme totalement indépendant, comme une entité en soi. Alors, même si nous avons une certaine connaissance du mahamoudra, nous n'en savons de fait rien du tout, car nous ne réalisons pas la nature interdépendante des phénomènes.
Vérifiez donc la vue égotique du je quand vous avez faim. En réalité, votre faim dépend de nombreux phénomènes interdépendants : la cuisine, la nourriture, votre corps et votre esprit, etc., toutes ces choses qui dépendent les unes des autres. En réalisant que votre je affamé existe en complète dépendance, vous deviendrez alors capable de contrôler votre faim et, après avoir mangé, vous aurez également une compréhension plus approfondie.
Lorsque disparaît un chaînon de la combinaison interdépendante, la combinaison elle-même disparaît. Par exemple, dans notre groupe de soixante-dix personnes ici présentes, si une personne vient à manquer, le groupe de soixante-dix s'en va lui aussi, le groupe de soixante-dix n'existe plus. Etes-vous d'accord ou pas ? C'est tellement simple, tellement logique. Si vous ôtez l'une de ces cent lampes à beurre, le groupe de cent s'en est allé lui aussi, parce que le groupe de cent est l'association de chacune d'entre elles.
Regardons les choses autrement. Quand vous mangez votre muesli, une fois votre estomac plein, vous pensez : « Hum, le je affamé se sent mieux maintenant ». Mais c'est encore une conception erronée. Car vous vous raccrochez toujours au je précédent qui avait faim, bien qu'il ait disparu. Peut-être avez-vous du mal à comprendre ce point. Il n'est pas surprenant que de nombreux professeurs du bouddhisme interprètent mal la vue de Nagarjouna et pensent que c'est un nihiliste qui détruit tout.
Vérifiez vous-même. Le « vous » de ce matin a disparu, mais vous pensez encore qu'il existe ce soir. De même, vous pensez que le « vous » de votre petite enfance existe encore aujourd'hui. Dans la seconde qui suit, le « vous » de la seconde précédente a disparu. Vous-même, vos perceptions sensorielles, tous les objets de vos sens, en un mot, tout est de la nature du changement ; nous pouvons dire qu'en fait tout disparaît.
L'ego idéaliste pense par exemple : « J'ai construit cette salle de méditation. » Mais le « vous » qui a construit le gompa (la salle de méditation) a déjà disparu. Le gompa, sa construction et son bâtisseur -cette relation entre les trois- ont tous disparu.
Voici un autre exemple. Quand il fait sombre, vous apercevez un tuyau enroulé et pensez que c'est un serpent. « Oh! », soudainement, vous avez peur ! cest un bon exemple. Les conditions -l'obscurité et le tuyau enroulé1- font que germe en vous l'idée que se trouve là un serpent. La combinaison de ces facteurs amène la conception erronée, et vous êtes effrayé, peut-être même plus que si vous aviez vu un vrai serpent au loin. Là, il est tellement près que vous avez cette hallucination.
C'est un bon exemple de notre façon d'halluciner. Ce serpent n'existe même pas, mais votre esprit peint un tableau, crée une image fantaisiste, une fabrication. Il existe néanmoins une relation d'interdépendance entre l'environnement, l'objet et bien d'autres choses.
Il en va de même avec le je affamé, le je concret : il est aussi une projection de l'ego, tout comme le serpent. Bien que le je n'existe pas dans vos cinq agrégats -votre corps et votre esprit- il apparaît comme tel ; il paraît avoir une existence concrète. Le je semble exister quelque part dans vos organes sensoriels, mais il apparaît à vos perceptions sensorielles et à votre esprit conceptuel exactement de la même manière qu'apparaît l'hallucination, la projection du serpent.
En vous servant de la sagesse pénétrante pour examiner attentivement la situation, vous ne trouverez jamais rien que vous puissiez montrer du doigt en disant : « Voilà le serpent. » Vous ne le trouverez jamais. C'est impossible ! Il en va de même avec le je, l'idée concrète et hallucinée d'un je auto-existant. Quand la sagesse pénétrante en fait l'examen, elle ne peut trouver le je où que ce soit dans votre corps -ni dans le cur, ni dans le cerveau, les jambes, les mains ou ailleurs.
Il y a des rondins à l'extérieur du gompa. Si nous les examinons avec une sagesse pénétrante, nous ne pourrons trouver « Tom » dans l'énergie de ce bois. C'est exactement la même chose si l'on cherche dans l'énergie des cinq agrégats de Tom, dans son corps et son esprit. Nous ne pourrons jamais dire : « Ceci est Tom, le voici. » Peu importe le temps passé à le chercher, de la tête aux pieds et des pieds à la tête. Vous ne trouverez jamais aucun « Tom ».
Vous pensez toujours être quelque chose ; votre nom seul ne vous suffit pas. Vous recherchez une sorte de réalité, d'identité qui dépasse le nom. Pourtant, le fait est que rien d'autre n'existe en dehors du nom « Tom ».
Il n'y a pas grande différence entre les rondins de bois et les agrégats de Tom. Bien sûr, les agrégats ont une certaine relation d'interdépendance avec Tom qu'ils n'ont pas avec ce bois, dehors, mais en fin de compte, « Tom » et « bois » ne sont que de simples noms.
Voici un autre exemple : avant que le nom « Peter » soit donné à un enfant, on ne dit pas « cest Peter » quand on regarde le corps de cet enfant. Pourtant, après avoir appelé votre bébé « Peter », automatiquement, à la vue de son corps, vous pensez « Peter ». Vous ne vous rappelez pas que c'est vous qui lui avez donné le nom « Peter ». Au lieu de cela, vous pensez que « Peter » tire son origine de la personne, qu'il vient d'elle. Un attachement si concret pour un objet si concret !
Il en va de même quand une situation vous ennuie. Vous pensez : « C'est nul. » En réalité, c'est vous qui l'avez rendue ainsi ; vous l'avez créée en l'étiquetant « mauvaise ». Aucune situation si concrètement « mauvaise » n'existe. Vous avez nommé cette situation « mauvaise » de la même façon que vous avez appelé votre bébé « Peter ».
Tous nos jugements sont très grossiers. Nous percevons les choses comme ayant une nature très grossière ; nous ne les voyons jamais dans leur nature de totalité. C'est pourquoi nous avons besoin de méditer afin d'étudier attentivement la nature de totalité de tous les phénomènes.
Seul le nom existe
D'autres religions comme l'hindouisme ou le christianisme soutiennent l'existence d'une âme, sorte d'entité permanente qui contiendrait toute la bonté de l'humain. A cela, le bouddhisme répond que, d'un point de vue philosophique, il est en fait impossible qu'une telle entité solide, concrète, existe. Rien de tel qu'une âme ou un esprit concret n'existe, peu importe le nom que vous lui donnez ; rien de tel qu'une entité permanente, indépendante, n'existe au sein de l'être humain, pas même au niveau relatif.
Sur cette planète, à un moment au cours de lhistoire, certains ont pensé qu'il devait y avoir une sorte d'entité concrète, solide, quelque chose d'existant en soi, sur laquelle établir pareille chose qu'un humain. Cette philosophie fut créée pour qu'on puisse dire : « Voici un être humain. » Aussi, quand Nagarjouna arriva pour défaire ce genre de conceptions, on pensa qu'il était nihiliste : « Oh ! Ne l'approchez pas, il va vous transformer en nihiliste ! » De nombreuses traditions bouddhiques ont-elles aussi encore des difficultés à accepter les vues de Nagarjouna.
Mais vous pouvez le constater : vous avez différentes parties interdépendantes, vous donnez un nom à cet assemblage, et toutes ces parties deviennent l'objet. Nagarjouna répondrait que tous les existants sont à cet égard identiques : il n'y a que le nom. Il n'y a ni bonheur, ni malheur. Il dit que si vous examinez vraiment, si vous étudiez avec acuité la situation, l'objet, vous serez dans l'incapacité de trouver quoi que ce soit.
Prenez vos souffrances physiques comme exemple. Quand avec la sagesse pénétrante vous recherchez votre douleur dans la région où existe cette énergie douloureuse, il arrive que la douleur disparaisse. Je suis sûr que vous avez déjà vécu cette expérience. De même, imaginez que vous pensiez juste « ah, mon genou, c'est un vrai bonheur ! », peut-être ressentirez-vous de la félicité. Vérifiez. Bon et mauvais viennent de l'idée, du concept. En réalité, il n'existe rien de tel.
Tous ces exemples montrent à quel point nous sommes ridicules. Tout phénomène n'est qu'un nom. Plus nous sommes perturbés, plus nous produisons de noms. Et comme on trouve plus de superstitions en Occident, on y trouve plus de noms, plus de choses, et plus de marchandises au supermarché !
Le mirage est un bon exemple. Il m'est arrivé de faire cette expérience : j'ai soif et je vois un mirage, à mon esprit apparaît une image très concrète d'eau fraîche et calme. Nous savons tous qu'un mirage est un phénomène complètement interdépendant ; c'est la combinaison des vibrations du soleil avec le sable qui crée ce type d'énergie, le mirage. Mais quand on le regarde, parce qu'il vous semble que l'eau est véritablement là, tout d'un coup, l'eau fraîche et propre apparaît à votre esprit.
C'est un bon exemple qui montre de quelle façon les choses manquent d'existence solide. Un mirage semble avoir une existence très solide, n'est-ce pas ? Mais si vous vérifiez, il ne s'agit que de la simple réunion de diverses conditions : un phénomène interdépendant qui change, change sans cesse. En réalité, dans le monde, il en va de même avec tout.
Oui, les phénomènes existent, mais en interdépendance
Néanmoins, les phénomènes divers et variés existent. Le fait de décrire les choses comme de simples noms ne signifie pas que nous soyons nihilistes et voulions détruire les phénomènes ; nous ne prétendons pas que ceux-ci n'existent pas. Quand vous contemplez la vue correcte, disparaît automatiquement l'hallucination, l'idée fantaisiste d'un objet existant en soi auquel croit votre esprit conceptuel. Lorsque cela se produit, votre sagesse fait l'expérience de ce que nous appelons la vue correcte : la vacuité, le vide, ou en sanskrit shounyata.
Quand vous commencez à contempler la vue correcte, servez-vous de votre intellect pour examiner en quoi les phénomènes sont interdépendants et comment ils s'assemblent en dépendant de diverses choses. Ensuite, si vous en obtenez quelque expérience, n'intellectualisez plus. Laissez juste les choses telles quelles, lâchez prise. La présence de cette sagesse est une expérience très puissante.
D'habitude, nous percevons le monde comme quelque chose de très concret. Quand, par exemple, vous vous rendez à Sydney et que vous voyez tous ces édifices fantastiques, tout vous semble tellement concret, solide. Mais quand vous faites l'expérience de la vacuité, la vue correcte, le monde entier devient tout petit, une sorte de néant. Evidemment, il n'est pas petit, mais comme vous contrôlez les vibrations lourdes qui produisent toutes ces images fantaisistes, il apparaît comme du néant.
Nagarjouna a expliqué cette réalité dans ses écrits philosophiques ; il a insisté avec force sur le mode d'existence des phénomènes et qu'il ne s'agit pas de détruire la réalité ni de prétendre qu'il n'y ait rien. Chaque chose existe en tant que phénomène interdépendant, ne serait-ce que par le nom. En arrivant à comprendre correctement ce point, vous serez à même de comprendre que la vue de Nagarjouna n'est pas le moins du monde nihiliste.
Le terme tibétain pour interdépendance est tèndrel. Chaque fois qu'apparaît une chose ou que naît une situation, nous disons : « C'est ceci, c'est cela. » Mais au moment où nous le disons, elle a déjà changé.
Tant de peur
Nous pouvons ainsi constater que nos illusions naissent quand nos perceptions sensorielles entrent en contact avec un objet. Des phénomènes interdépendants s'associent et, d'un coup, l'illusion apparaît, comme lorsque nous avions pris la corde pour un serpent et que nous nous avions ressenti frayeur et émotion ; ce qui est en réalité pure imagination, une projection de notre esprit. De la même manière, tous les phénomènes universels sont en fait des projections de l'esprit, des projections fantaisistes de l'esprit.
Néanmoins, l'ego qui conceptualise a toujours le sentiment qu'il y a quelque chose de plus que ce que l'esprit invente. Mais quand vous vérifiez, quand vous examinez soigneusement l'objet -le serpent, par exemple- l'hallucination disparaît. Une fois que vous réalisez qu'il ne s'agit que de votre projection mentale, votre peur cesse automatiquement.
Il est intéressant de constater que les phénomènes qui nous semblent si réels sont seulement des combinaisons interdépendantes d'éléments ; ils sont tous fabriqués. Si l'un des facteurs disparaît, c'est tout le phénomène qui disparaît. De toutes façons, jusqu'à ce que nous découvrions le mahamoudra -cette réalité, cette unité qui embrasse tout- tout ce que nous rencontrons dans le cadre de nos perceptions sensorielles, voire de nos rêves, sera une hallucination. Nous avons toujours l'impression que les objets sont des entités en soi qui ne dépendent pas de projections mentales, pourtant toute chose dans le monde sensoriel ressemble à une hallucination qui, telle une bulle, surgit du rien, du sans-forme. Cependant, nous, êtres humains, croyons en un monde concret rempli d'entités concrètes.
Nous nous sentons insécurisés, emplis de peur. Cela vient de notre manque de compréhension, de notre « ignorance », dans le sens où nous ne comprenons pas la vue correcte, la réalité. Souvent des gens disent : « Je ne crois en rien », sous-entendant par là que seules les personnes religieuses sont des « croyants ». En Occident, ces opinions sont courantes. En fait, avoir la vision hallucinée d'un serpent et en avoir peur montre avec une logique imparable que vous croyez en quelque chose. Vous pouvez bien tenir des propos intellectuels du genre « je ne crois en rien », mais vous avez quand même cru que le tuyau était un serpent. Si ce n'était pas le cas, pourquoi avoir eu si peur ? Si vous étiez bel et bien non-croyant, pourquoi la peur s'élèverait-elle en vous devant une illusion de serpent ?
Ceci montre à quel point votre croyance est énorme. Tant que vous hallucinez, la croyance est toujours là. Croire n'est pas un acte intellectuel. Dans votre esprit, chaque conception erronée s'accompagne simultanément de divers états d'esprit : sentiment, discrimination, connaissance, etc. Ces facteurs mentaux sont automatiquement présents, qui observent. C'est pourquoi, tant que vous aurez des conceptions erronées, des hallucinations, il y aura toujours en vous des sentiments.
Les gens demandent : « Quelle est la meilleure solution à la peur ? » Voici deux méthodes qui comptent parmi les moyens les plus puissants pour surmonter la peur. La première consiste à se soucier davantage du plaisir des autres êtres vivants que du sien. Cette attitude atténue la peur. La seconde solution est la vue correcte, la sagesse, qui tranche complètement toute peur. La peur naît d'un imaginaire confus qui engendre spéculations et superstition. En fait, cest la nature même de la peur.
Il en va de même quand vous vous tracassez, quand vous pensez à ce qui vous manque. C'est aussi le résultat d'une absence de vue correcte. Plutôt que de vous faire du souci, essayez de comprendre tout en agissant simplement, vous obtiendrez alors ce que vous voulez. A l'heure actuelle, nous n'orientons pas nos actions dans la bonne direction ; au lieu de cela, nous nous inquiétons. Nous nous perdons dans des spéculations, comme si nous étions dans un rêve.
La vue correcte de la sagesse est pure extase. C'est facile à comprendre : la nature de la sagesse est félicité car elle libère automatiquement de l'agitation, de la peur et des inquiétudes. Quand vous êtes libres de ces émotions, vous vous sentez naturellement joyeux, n'est-ce pas ? Dans les faits mêmes, la vacuité est toujours là -il vous faut juste la reconnaître.
Vous avez toujours le désir d'une vie heureuse. Eh bien, cette vie heureuse est toujours là -il vous faut juste la reconnaître. Les êtres vivants sont vraiment étranges ! Bien qu'ils veuillent toujours quelque chose, ils ne cherchent nulle part. Quand vous finirez par vous en rendre compte, vous rirez au lieu de vous sentir préoccupé. Dans les hautes montagnes, Milarépa1, le grand yogi tibétain, se riait du monde. Il ne pouvait s'en empêcher car il avait vu la réalité. Vous aussi, quand vous aurez vu la réalité, vous rirez tout le temps. Chaque fois que vous avez une vision concrète des choses, sa lourdeur vous empêche de rire. Mais avec la sagesse, vous pouvez contrôler la totalité du monde.
Quand vous percevez votre reflet dans un miroir, vous vous sentez léger. Au moment même où vous voyez cette image, vous savez instinctivement que ce n'est pas votre vrai vous. Cet exemple est approprié. Tous les phénomènes existants, les objets du monde sensoriel, ressemblent à un reflet dans un miroir. Quand vous comprenez la vue correcte, la réalité, tous les phénomènes relatifs vous semblent en quelque sorte plus légers. Peut-être le voyez-vous, peut-être ne le voyez-vous pas. Imaginons qu'il y ait là du chocolat tentant, et qu'on vous demande : « Voyez-vous le chocolat ? » Celui ou celle qui comprend la vue correcte, la réalité de ce chocolat, pourrait répondre à la fois oui et non. Pourquoi dire oui ? Parce que, d'un point de vue relatif, le chocolat est là. Pourquoi dire non ? Parce qu'il n'a pas d'entité concrète.
Quand vous éprouvez ce sentiment de lourdeur, le chocolat semble imposant, alors que quand vous voyez la réalité, c'est comme si vous voyiez à travers l'énergie du chocolat, comme si vous regardiez à travers un voile. Il n'a plus rien de lourd car on n'en a plus une vision concrète.
Si vous regardez une porte métallique avec une vue correcte, au lieu d'en percevoir l'aspect massif, vous en percevez la légèreté avec l'impression de pouvoir passer au travers. Il est possible d'avoir ce genre d'expérience, c'est quelque chose de scientifique. C'est vrai, l'analyse montre qu'une porte métallique est tout simplement une combinaison d'atomes, d'électrons et de diverses particules. Et même sans l'expérience de la vacuité, sans le mahamoudra, si vous examinez scientifiquement la nature d'un phénomène de ce type, vos conceptions concrètes s'allégeront.
Une fois comprise l'explication de la vue correcte selon le paramitayana, vous êtes à même de comprendre facilement la vue tantrique du mahamoudra. « Mais le mahamoudra est universel ; la réalité est la même », répliquerez-vous peut-être. C'est vrai, mais la vision du paramitayana est bien plus facile à expérimenter que celle du vajrayana.
Ici, par exemple, quand nous pratiquons le mahamoudra tantrique du vajrayana, nous nous visualisons dans la nature de claire lumière du corps divin de la déité Avalokitèshvara. Notre énergie devient Avalokitéshvara, et nous avons une expérience de béatitude tout en comprenant simultanément la vacuité. C'est une combinaison difficile à réaliser. Pourquoi cela ? D'habitude, quand nous baignons en plein bonheur, nous perdons notre vigilance, notre sagesse pénétrante ; nous devenons quasiment inconscients. Vérifiez vous-même. Quand vous êtes heureux, votre sentimentalité vous intoxique, et si l'on cherche à vous parler, vous ne le remarquez même pas. Vous êtes complètement empli de vous-même. Grâce à des pratiques yoguiques telle que celle-ci, vous apprenez à avoir une vision claire et nette de vous-même en tant que déité tout en faisant l'expérience de la béatitude simultanée à la vue correcte intense, attentive. C'est cela le mahamoudra du yoga tantrique.