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Dromteunpa, l'humble yogi
ou le renouveau du bouddhisme
au Tibet duXIème siècle
Marie-Stella Boussemart
264 pages : 21,20 euros (139 F)
ISBN : 2-911582-08-X
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Librairies étrangères et centres
Particuliers1044, le bouddhisme ayant été malmené au Tibet depuis le roi Langdarma, le grand maître indien Atisha est invité à se rendre au Tibet pour y répandre le Dharma. Il sait qu'il doit y rencontrer un laïc exceptionnel qui l'aidera dans sa tâche et poursuivra, le moment venu, son enseignement.
Dromteunpa, quant à lui, sert Lama Sétsun d'une manière exemplaire. Le jour, il garde le bétail, broie le grain, tamise la farine. Occupé à moudre, il pose un texte sur le bord de la meule et le mémorise. C'est ainsi qu'il étudie les soutras et les tantras et apprend le sanskrit. Il sent en effet qu'il doit retourner aux sources pour étudier près d'un pandit indien.
Marie-Stella Boussemart, traductrice de Dagpo Rinpoché depuis plus de vingt ans, a effectué cette recherche à partir de nombreux textes tibétains. Préservant la rigueur historique indispensable, elle nous fait vivre cette période charnière de la seconde diffusion du bouddhisme au Tibet et nous transmet l'essence de l'enseignement de ce maître exceptionnel, fondateur de la lignée kadampa.
Introduction
Un simple discours en dit souvent plus long qu'un savant discours. D'où l'intérêt majeur des biographies, et des hagiographies, vivantes illustrations des cultures et pensers dont émanent leurs personnages. Le seul ennui est que, si l'on en vient à rédiger l'histoire de la vie de quelqu'un, c'est sans doute qu'à un titre ou un autre, il est hors du commun, et donc atypique. Heureusement, il a forcément un cadre de vie et un entourage vraisemblablement plus dans la norme que lui, dont la description ou l'évocation permettent de humer l'ambiance contextuelle. Au Tibet, les figures de Marpa (1012-1097) et de son disciple Milarèpa (1040-1123) sont vénérées de tous et, dans les conversations comme dans les enseignements, on les cite abondamment, mais de là à en conclure que tous les Tibétains leur ressemblent, il y a un pas à ne pas franchir ! Bien que les Français des années 1990 eussent accordé leurs suffrages à l'Abbé Pierre et au Commandant Cousteau, ils n'ont pas pour autant calqué leur quotidien sur les leurs, du reste très différents.
Alors, comment faire pour mieux cerner les Tibétains ? S'ils ne sont pas tous des mystiques, ou des guides spirituels quelque peu excentriques, serait-ce qu'ils seraient tout bonnement des montagnards un peu frustres, à moins qu'ils ne soient avant tout des commerçants de génie ? Un point est sûr : ils sont des hommes avec les grandeurs et les faiblesses caractéristiques de l'espèce. Mais ils sont les fruits d'un milieu naturel démesuré : les hauts plateaux de l'Himalaya aux immenses lacs d'eau, salée ou non, qui abritent une faune et une flore uniques au monde. Et sur ce vaste territoire, dont la superficie représente environ sept fois celle de la France, quelques habitants clairsemés. On pense qu'ils devaient être à peu près six millions en 1959, avant l'exil de quelques milliers d'entre eux vers l'Inde et d'autres pays d'accueil, et l'importation massive de colons chinois relégués. Chacun connaît les grands traits de la situation présente : annexion du Tibet par la Chine populaire, destruction systématique du patrimoine, génocide, persécution des religieux, transferts de populations et autres atrocités. Or, après des décennies d'oppression, les Tibétains sont loin d'être domptés et assimilés, et les contestataires sont d'une extrême jeunesse souvent. Nés sous le joug chinois, ils se sentent Tibétains, et n'hésitent pas à le proclamer à leurs risques et périls. Qu'ont-ils donc de si précieux à défendre qu'ils lui sacrifient leur sécurité et même leur vie ?
Il serait arbitraire d'indiquer une hiérarchie entre des valeurs qui se combinent et s'étayent mutuellement. Citons pêle-mêle le caractère indépendant et son pendant l'individualisme, la spiritualité qui imprègne le moindre aspect de la culture, et avec cela de la bravoure... et un tempérament fondamentalement batailleur, difficilement tempéré par les principes de non violence prônés par le bouddhisme. Ajoutons à cela une gaieté foncière, une grande ouverture aux autres, un brin d'indiscipline et un esprit frondeur, et on commence à mieux comprendre pourquoi les Tibétains ont encore plus de mal que d'autres à se fondre dans le moule d'une structure collectiviste, centralisée et matérialiste.Traditionnellement, comment et de quoi vivaient les Tibétains ? Selon les zones, ils étaient agriculteurs, -et sédentaires-, ou éleveurs -et nomades. Les premiers pratiquaient la polyandrie et la polygamie, pour éviter le morcellement des terres, alors que les seconds préféraient en général la monogamie -il n'est pas si compliqué de scinder un troupeau et de le faire fructifier. Cependant, les unions plurielles concernaient le plus souvent un même groupe familial, c'est-à-dire que plusieurs frères épousaient une épouse commune, ou plusieurs surs se partageaient un mari. Les mariages étaient par ailleurs purement économiques, sans la moindre connotation religieuse, avec séparation des biens.
Au Tibet, les villes étaient rares et de population restreinte. Les sols de montagne ne sont pas assez riches pour favoriser un habitat dense, et les Tibétains avaient la sagesse de s'installer par groupes familiaux quasiment autarciques à quelque distance les uns des autres, si bien que jusque dans les années 1960, il n'y avait pour ainsi dire jamais eu de famine ni d'épidémie. Hélas, depuis, les mesures inadaptées imposées depuis Pékin ont aussi importé ces fléaux bien connus des Chinois.
Même si les Tibétains ne se regroupaient guère dans des agglomérations trépidantes, ils ne vivaient pas pour autant repliés sur eux-mêmes. Leur pays constituait comme un carrefour incontournable : à l'est, la Chine ; au sud, la Birmanie, le Bhoutan, le Népal et l'Inde ; à l'ouest, l'Afghanistan, la Perse, bref la route de l'Occident ; au nord, la Mongolie, la route de la soie. Nombreuses étaient les caravanes, étrangères ou indigènes, qui parcouraient le territoire, que ce fût pour une quête spirituelle, un pèlerinage, ou à des fins commerciales, voire belliqueuses. Toujours est-il que les communications intérieures comme extérieures étaient régulières et relativement abondantes. De là sans doute l'étonnante homogénéité culturelle, en particulier linguistique, de ce pays si étendu. Certes, d'une vallée à l'autre, l'accent et le vocabulaire varient, mais du Teu à l'ouest aux provinces orientales de l'Amdo et du Kham, la langue est la même, du moins la langue littéraire, la langue qui véhicule les idées, la religion notamment.
De fait, le ciment de la société tibétaine est sans nul doute la spiritualité. Est-ce surprenant pour des gens qui vivent à des trois mille, quatre mille mètres d'altitude et qui passent malgré tout beaucoup de temps seuls face à des paysages grandioses ? Confrontés quotidiennement aux éléments, dont on sait comment ils peuvent se déchaîner en montagne, les Tibétains ont tout naturellement été d'abord animistes, et ils ont rendu tribut aux puissances du ciel, du sol et du monde sous-terrain. En fait, du beun ancien1, on sait peu de choses, faute de documents écrits, et le beun ultérieur a emprunté tant d'éléments au bouddhisme qu'il en est presque devenu un calque. De son côté, le bouddhisme qui s'est développé au Tibet n'a pas manqué, bien sûr, d'assimiler les données locales, à commencer par les divinités et esprits susdits. Cela ne posait aucune difficulté puisqu'il admet six classes d'êtres relevant du cycle des existences conditionnées. Quand on agrée les déités Soleil et Lune, les dieux du feu et de l'air, pourquoi récuserait-on les nymphes et faunes autochtones ?Si l'implantation du bouddhisme au Tibet a été finalement un succès éclatant, elle n'a été ni facile ni rapide ! Il y aurait eu un premier contact au IIIème siècle : le 28ème roi de la lignée mythique aurait reçu des soutras et un stoupa de l'Inde. Mais personne n'était alors capable de lire, encore moins de traduire, les précieux textes. Au demeurant, il n'y avait pas encore d'écriture dans le royaume du Yarloung -du Tibet central.
Le véritable élan va être donné par Songtsèn Gampo, 33ème roi de la lignée (557-603 ou 617-650), qui conquiert un vaste empire et consolide son autorité par des alliances avec les puissances voisines. Outre trois Tibétaines, il épouse donc également une princesse népalaise puis une princesse chinoise, toutes deux bouddhistes. Chacune apporte dans sa dot une statue du Bouddha, et l'on érige les premiers temples de Lhasa pour les y installer : le Ramotché et surtout le fameux Djokhang1#, lieu de pèlerinage de prédilection des Tibétains encore aujourd'hui. Gouvernant avisé, le premier roi bouddhiste -assimilé au bouddha de la compassion Avalokiteshvara comme plus tard les karmapa, les dalaï lama mais aussi Dromteunpa- envoie en Inde quelques jeunes gens soigneusement sélectionnés, avec mission d'étudier et de concevoir une écriture pour transcrire le tibétain. Ce sera le ministre Theunmi Sambhota qui, à son retour, la mettra au point et rédigera un traité de grammaire, resté en vigueur jusqu'à nos jours. Les traductions peuvent débuter, et Songtsèn Gampo utilise le nouvel instrument pour légiférer, en s'inspirant de la morale bouddhiste.Son uvre est poursuivie par ses successeurs et l'empire parvient à son apogée avec Thrisong Détsèn (742-799 ou 811). Pratiquant convaincu, il décide que le moment est venu de fonder un monastère, et non plus uniquement des sanctuaires, et de procéder aux premières ordinations de Tibétains. Il invite donc le pandit indien Shantarakshita, puis, sur le conseil de ce dernier, le grand maître tantriste Padmasambhava, seul capable de soumettre les déités locales -beunpo- hostiles à l'implantation du bouddhisme. Le monastère de Samyè, construit vers 775, est organisé sur le modèle de l'université indienne Otantapouri et accueille des équipes de traducteurs « mixtes », c'est-à-dire comprenant non seulement des Tibétains mais aussi des savants indiens, népalais, chinois, etc., selon les ouvrages concernés et les thèmes abordés : bouddhisme, mais aussi astrologie et médecine. Le décor est maintenant planté, et les deux acteurs principaux illustrent à merveille le bouddhisme qui s'est épanoui au Tibet : le moine Shantarakshita apporte la rigueur éthique et la démarche philosophique tandis que Padmasambhava révèle les tantras et démontre que la spiritualité dépasse les murs des monastères. Mais bientôt Thrisong Détsèn s'inquiète des divergences doctrinales entre les branches indienne (gradualiste) et chinoise (subitiste) et, rapporte la tradition, afin de déterminer laquelle est supérieure, il patronne un débat qui oppose le Chinois Hashan Mahayana à l'Indien Kamalashila. Les controverses se poursuivent de 792 à 794 et s'achèvent en faveur du pandit ; les adeptes du Tch'an sont bannis, en principe, du Tibet.
Trois générations plus tard, Rèlpatchèn (802-838) est le dernier grand roi religieux. Il prend nombre de mesures : désormais, les traductions seront effectuées exclusivement à partir du sanskrit ; le vocabulaire est révisé et fixé dans un lexique, Mahavyoutpatti, auquel tous doivent se conformer ; l'orthographe est simplifiée, etc. Par ailleurs, il fait frapper la monnaie et remporte une brillante victoire sur la Chine mais son ardeur bouddhiste a suscité une opposition grandissante des fidèles du beun, et il est assassiné par deux ministres. La section des traductions de Samyè est détruite et d'autres persécutions suivent : des textes, des statues et des temples sont saccagés. Les moines sont sommés de revenir à l'état laïque sous peine d'exécution, mais certains parviennent à s'enfuire dans le Kham.
L'avènement de Langdarma ( ? - 842) mis sur le trône par les nobles beunpo sonne ainsi le glas de ce que l'on appelle la « première diffusion du bouddhisme » au Tibet (Tib. ngadar), et son assassinat au bout de trois ans de règne, par un moine bouddhiste !, marque la fin de la royauté, et de l'empire unifié. Il faudra attendre le XIIIème siècle pour que les hiérarques sakyapa reconstituent un pouvoir centralisé ; quant au bouddhisme, il connaît une période très difficile dans le Centre, d'environ soixante-dix ou cent trente ans, mais il n'en disparaît cependant pas complètement. Si les moines, trop repérables, doivent se soumettre ou s'exiler, les adeptes laïques des tantras peuvent poursuivre leurs pratiques dans le secret de leurs foyers. Seulement, fraîchement convertis et trop vite abandonnés à eux-mêmes, ils ont parfois tendance à s'en remettre à la lettre et non au fond, qui leur échappe. Apparaissent donc des déviances, comme le crime rituel, les sacrifices d'animaux (repris du beun), les libations et autres licences.Mais bientôt se dessinent les prémices de la « seconde diffusion », tchidar en tibétain, c'est-à-dire diffusion ultérieure. Elle rayonne de deux pôles opposés géographiquement. Le premier se situe à l'est, et a pour personnages principaux le Tibétain Gongpa Rapsèl (892-975 ou 952-1035) et le traducteur népalais Smirti. à l'ouest, c'est le roi du Gougué, Yéshé Eu (descendant de Langdarma), qui amorce le renouveau. Lui-même s'ordonne moine devant une statue du Bouddha, faute d'avoir pu trouver des maîtres, et à son tour, il envoie en Inde des jeunes gens pour qu'ils y étudient, qu'ils ramènent des textes et invitent des érudits. Deux rescapés rentrent au pays, les deux traducteurs Lékpè Shérap et surtout Rintchén Sangpo (958-1055), peut-être le plus grand traducteur de toute l'histoire tibétaine. Enfin, c'est Yéshé Eu qui décide de convier Atisha. Atisha, le maître de Dromteunpa, dont la vie -exemplaire à bien des titres- est l'objet de ce modeste ouvrage, qui renferme malheureusement maintes imprécisions et lacunes.
Avant d'aborder le vif du sujet, et pour le rendre plus accessible, voyons encore quelques notions liminaires à propos du bouddhisme tel qu'il s'est répandu au Tibet.
Il s'agit du mahayana, en d'autres termes du grand véhicule, avec ses deux aspects : le véhicule des perfections (générosité, éthique, patience, enthousiasme, concentration et sagesse) qui se fonde sur les soutras, enseignements exotériques du Bouddha, et le véhicule du diamant, ou encore des tantras, qui se fonde sur les tantras, enseignement ésotériques énoncés par le Bouddha non plus sous sa forme humaine, mais sous une forme « divine » (Gouhyasamaja, Hérouka, etc.).
Grâce à leur proximité avec le Népal et l'Inde, les Tibétains ont eu l'opportunité de se procurer une énorme quantité de livres et de lignées, qu'ils ont en quelque sorte sauvés des autodafés musulmans. Et ils sont fiers d'avoir pu préserver le bouddhisme sous sa forme authentique, puisque puisée à la source, et à peu près intégrale, avec les enseignements du petit véhicule comme ceux des quatre classes de tantras.Lors de la première diffusion, le bouddhisme était demeuré assez élitiste, et placé sous la tutelle directe du roi, il était aussi resté totalement unifié. En revanche, la seconde diffusion s'effectue de manière beaucoup moins centralisée, et dès le XIème siècle se constituent plusieurs écoles, ou plutôt ordres car les différences entre eux sont mineures, et tiennent avant tout à la personnalité de leur fondateur et aux lignées qu'il a transmises.
On distingue donc les ordres des « nouveaux », sarmapa, de l'ordre des « anciens », nyingmapa. Ce dernier a été établi après coup, et regroupe les fidèles qui se réclament de la première diffusion et de Padmasambhava. En fait, il n'y a pas tant d'écart que cela entre « anciens » et « nouveaux ». En principe, les « anciens » n'admettent que les traductions de tantras antérieures à celles de Rintchén Sangpo. En fait, les désaccords portent uniquement sur l'interprétation des tantras supérieurs (relevant de l'anouttarayoga). Evidemment, comme il s'agit là des enseignements les plus élevés, ce n'est pas anodin... Quant aux « nouveaux », ils comptent de nombreuses branches, dont les plus connues sont celles des kadampa, des sakyapa, des kagyupa et des guéloukpa.
Tous cependant, y compris les anciens, doivent beaucoup à Atisha, qui est le véritable pivot de la relance du bouddhisme au Tibet, et de son succès étonnant sur cette terre. Du reste, Atisha est hors école. Certes, il a pour disciple tibétain principal Dromteunpa, lui-même fondateur de l'ordre des kadampa, mais son rayonnement s'étend à tous les Tibétains.
Evocation
Un homme marche sur un chemin poussiéreux, en direction du monastère Lènpa Tchilpou1#. Il doit avoir une bonne cinquantaine d'années. C'est un nomade : à la manière des Hor, ses cheveux mi-longs, bouclés vers les pointes, retombent en frange sur le front. Sa pelisse n'est pas des plus neuves. Elle est serrée à la taille par une ceinture de tissu bleu. Qu'est-ce qu'elle est longue ! Il doit bien l'avoir enroulée au moins six fois autour de lui. C'est que cela lui sert d'aide-mémoire : les six tours représentent les six qualités à parachever pour devenir, enfin, bouddha2#. Générosité, éthique, patience, enthousiasme, concentration et sagesse, tels sont les facteurs nécessaires, et suffisants, quand on souhaite uvrer en vue du bonheur de tous, autrui et soi-même.
Tiens ! Quelqu'un le rejoint, qui a tout l'air d'être un tantriste. Pas un de ces vagabonds excentriques dont on ne saurait s'il faut les révérer et implorer leur bénédiction, ou les fuir avant qu'ils ne vous aient jeté un sort. Non, celui-ci est bien habillé, bien mieux que le nomade. Il est manifestement plus aisé. D'ailleurs, cela se sent à son port de tête altier et à sa démarche un peu solennelle. Les voilà qui font route ensemble en échangeant des propos, ou plus exactement, l'un faisant la conversation à l'autre. Approchons-nous pour entendre. Pas trop près, car l'haleine de ce notable empeste vraiment trop l'alcool. Mais cela ne semble pas incommoder son compagnon. Soit il n'a pas d'odorat, soit il est très poli...Mais notre bavard est fatigué. Il a les pieds enflés, douloureux, et se déchausse. Son sac aussi pèse lourd sur son épaule.
« Oupasaka1#,porte-moi mon sac !, enjoint-il d'un ton sans réplique au nomade.
- Entendu. », fait l'autre sans sourciller, comme si c'était tout naturel.
La route est longue, mais toute chose ayant une fin, le monastère de Lènpa doit maintenant être assez proche. Du reste, on aperçoit là-bas des moines. Beaucoup de moines. Mais que font-ils ? Ils portent bannières et instruments de musique, et ils sont rangés sur le bord du chemin, comme pour accueillir un personnage important.
« Que se passe-t-il donc ? s'étonne le tantriste.
- Ils sont là pour moi, je crois. », répond avec grand naturel Dromteunpa ; car le nomade, c'était lui, vous l'aviez deviné.
Gêné, mais ne perdant pas le nord, le tantriste reprend en hâte ses paquets et s'esquive. On ne le revit pas de sitôt dans les parages.
Ainsi les Tibétains narrent-ils moult anecdotes qui mettent en scène Dromteunpa, la simplicité faite homme.Heurs et malheurs de la Jeunesse
Heurs et malheurs de la Jeunesse
En ce jour de 10051#, le clan Drom se réjouit : la jeune femme de Chényak Chérpén, la jolie Khouheu Sa, vient de mettre au monde un robuste petit garçon. Il n'est bien évidemment pas question de lui donner de suite un nom ; cela attirerait les esprits et démons. Momentanément, pour parler de lui, « crotte-de-bique » fera l'affaire, à moins qu'on n'utilise un prénom féminin. Et il faudra attendre de longs jours avant de féliciter la maman de vive voix, et de contempler le nouveau-né. La mère et le fils sont, de fait, souillés ; c'est du moins ce que l'on dit, et croit. Peur salutaire qui les protège de bien des germes, et leur permet de récupérer de leur fatigue, ainsi que de faire connaissance avant tout. Le tête-à-tête intime dans la petite tente dressée à l'écart n'est interrompu que par les visites de la grand-mère, Mola comme on l'appelle, qui a aidé à la délivrance avec le concours d'une ou deux vieilles femmes expérimentées des environs. La « délivrance » ! Est-ce par dérision que d'aucuns intitulent ainsi la douloureuse irruption en cette vallée de peines et de larmes ?
Les jours ont passé, et au sortir de la salubre retraite, la famille au grand complet a procédé aux rituels d'usage. Les dieux ont été honorés, les démons chassés, et les humains régalés, après quoi chacun a repris le cours de ses activités. Ce ne sont pas les tâches qui manquent chez les nomades. Heureusement, les anciens sont là pour s'occuper des bambins, faire la cuisine, filer la laine et ravauder les vêtements. Pendant ce temps, leurs cadets s'activent à l'extérieur. Il faut s'occuper des troupeaux, les mener paître, les ramener, traire les femelles, baratter la crème, mettre le fromage à sécher, sans négliger le troc indispensable pour se procurer ce qu'on ne produit pas soi-même : laine contre sel, par exemple. Cela entraîne les hommes loin de chez eux, trop souvent et trop longtemps au gré de leurs épouses. De ce coin du Teuloung, Tsa Guiémo, il suffit certes de marcher plein sud, ou presque, pour arriver à la région de Lhasa, encore faut-il franchir les montagnes et les cours d'eau. C'est plus facile en hiver quand tout est gelé, mais qu'il fait froid ! On est cinglé par le vent. Pour se protéger un peu de sa morsure, on s'enduit le visage de suie grasse.Khouheu Sa vaque aux soins du ménage mais s'arrange pour ne pas s'éloigner du couffin qu'elle a tendrement préparé. En guise de couche, au fond d'un panier, elle a disposé des crottes de mouton puis de vieux tissus usagés et les a recouverts d'une feutrine en poils de yack. Ainsi l'humidité est-elle absorbée par le crottin, inodore, et le petit reste bien au sec sous ses lainages. Bientôt elle peut lui préparer un berceau plus vaste à hauts rebords : sur un tapis de brindilles et d'herbes sèches, elle ajoute à nouveau quelques bouts d'étoffes élimées et tend un morceau de feutre qu'elle change et lave régulièrement. Bien à l'abri dans son lit-parc, sitôt réveillé, l'enfant a de l'espace pour jouer et s'agrippe aux rebords pour se lever et tenter ses premiers pas. Cependant, Khouheu Sa craint tellement qu'il ne s'asphyxie en s'enfouissant au fond de sa couche à force de gigoter que, la nuit, elle préfère le garder sur son cur, serré entre ses bras.
Il est si vif et si intelligent. Mais il faut aussi reconnaître qu'il a du caractère. Ce n'est pas qu'il soit coléreux. Au contraire, il est calme et sérieux. Mais justement, une telle pondération chez un tout petit bonhomme, cela en devient impressionnant, presque inquiétant. Et ce regard profond qu'il a, à vous donner la chair de poule.Las ! Khouheu Sa se sent de plus en plus faible ; elle ne tient plus sur ses jambes. Les chamans alertés ont beau multiplier les cérémonies et les sacrifices, rien n'y fait. Tandis que son esprit se dirige vers une nouvelle naissance, son corps est découpé et ses os pilés, afin d'être offerts en pâture aux vautours. Le bois est trop rare au Tibet pour qu'on érige des bûchers funéraires, luxe réservé aux grands dignitaires, et le froid rigoureux interdit le plus souvent de creuser la terre ; d'ailleurs, la roche est en général à fleur de sol. On n'ensevelit donc que les personnes mortes de maladie très contagieuse, et celles décédées des suites de bagarres ! Quant aux cours d'eau, non seulement il est préférable de ne pas les polluer, mais ils sont pris par la glace de longs mois durant. La population est donc reconnaissante aux rapaces de leur collaboration, intéressée certes, et la nouvelle religion qui commence à se répandre -le bouddhisme- valorise l'usage local. La voie des bodhisattvas, ces champions de l'altruisme éclairé, ne prône-t-elle pas la générosité sous ses différentes formes : don matériel, don de la protection, don de l'amour, don de la connaissance ? On raconte que le futur Bouddha Shakyamouni encore bodhisattva offrit son propre corps pour nourrir une tigresse affamée et ses petits.
Ceci ne console guère Chényak Chérpén, plongé dans une profonde détresse, mais tous lui répètent qu'il doit se ressaisir. Il est chargé de famille et il a tant de responsabilités qu'il n'en viendra pas seul à bout. Il a besoin d'une compagne, qui le soutiendra et assurera les tâches féminines. Chényak se résout donc à prendre une nouvelle épouse, et annonce à son fils qu'il lui donne une nouvelle mère. Malheureusement, la cohabitation entre belle-mère et beau-fils se révèle vite difficile, et les frictions ne sont pas rares. Bien des années plus tard, Dromteunpa, devenu quadragénaire, narrera en ces termes un incident de son enfance :
« Quand j'étais petit, un jour est venu chez nous un certain Lhagueun, qui était invité à manger. Comme tous les nomades, nous avions des chiens, et je suis sorti pour les écarter. Il y en avait partout, près de la tente, avec le bétail, etc. Je leur ai jeté des pierres et ils ont fui. La route était libre, j'ai pu faire entrer dans la tente notre hôte sain et sauf, et là on lui a servi un repas confortable. Mais ma belle-mère, une vraie mégère, ne m'a pas permis de rester à l'intérieur. Veux-tu bien filer dehors, petit voyou !, m'a-t-elle apostrophé. Elle m'a empêché de demeurer dans ma propre tente et m'a chassé sans la moindre raison.
Je me suis retiré, mécontent mais aussi un peu inquiet : je craignais qu'en mon absence les chiens ne mordissent notre invité. Je n'avais pourtant pas d'autre solution que d'obtempérer et de sortir. Un de nos chiens, bigarré, était particulièrement hargneux. Je l'ai vu se faufiler dans la tente et j'ai crié à l'intérieur : Ne laissez pas entrer le chien !, car j'avais peur qu'il ne s'en prît à Lhagueun. Celui-ci s'est exclamé en écho : Mettez le chien dehors ! Chassez-le ! Mais mon oncle a rétorqué : A partir de l'instant où on a pénétré à l'intérieur de la tente, les chiens ne mordent plus. Il n'y a aucun danger. Ma belle-mère, elle, était affairée à je ne sais quelle tâche. Et le chien en a profité pour mordre Lhagueun.
Le mal était de toute façon fait, mais ils se sont mis à jeter des pierres au chien en vociférant : Ces sales bêtes, voilà bien ce dont elles sont capables ! Entendant le remue-ménage, j'ai pensé que notre hôte avait dû se faire attaquer et je suis rentré sous la tente. J'ai été plutôt mal accueilli ! Ma belle-mère était furieuse contre moi, contre le chien également, et même contre Lhagueun. Elle lui soutenait que tout était de sa faute, qu'il avait sûrement fait quelque chose qu'il n'aurait pas dû faire, et ainsi de suite. Lhagueun, il est vrai, aurait mieux fait de prendre garde à lui ; au lieu de cela, lui aussi agonisait le chien de sottises.
J'étais très en colère, et j'avais fort envie de ramasser une poignée de poussière et de la jeter à la face de cette femme. Mais je me suis dit que me bagarrer maintenant avec cette harpie ne me mènerait à rien et je me suis contenu.
Lhagueun saignait. Heureusement, je connaissais une incantation pour stopper les épanchements de sang. J'ai psalmodié le mantra, et le sang s'est arrêté de couler. Je connaissais aussi la formule pour guérir les plaies. Grâce à cela, on n'a même pas dû panser la main du blessé. Lhagueun a alors remarqué : Si on avait laissé le garçon près de moi tout à l'heure, rien ne serait arrivé. A quoi j'ai répliqué : Si on me tolérait d'ordinaire, bien d'autres ennuis auraient pu et pourraient être évités. »Ainsi se déroule l'enfance du futur fondateur de l'ordre bouddhiste tibétain des kadampa, « les adeptes des instructions », une enfance pas très heureuse en raison de la mésentente avec la nouvelle maîtresse de maison qu'il tient manifestement pour une intruse et une usurpatrice. L'antipathie est réciproque, et le père ne semble guère présent. Peut-être est-il souvent éloigné, pour faire du commerce par exemple. Jamais Dromteunpa ne mentionna de frères ou demi-frères, mais s'il avait été fils unique, ou unique héritier, sa famille ne l'aurait pas laissé partir. On peut donc supposer que soit il a eu des demi-frères et surs, soit il avait au moins des cousins, les enfants de l'oncle paternel cité plus haut.
Pour l'heure, le jeune garçon s'occupe des bêtes comme tous les autres enfants tibétains. Souvent il part le matin pour ne rentrer qu'en fin d'après-midi, avant la tombée de la nuit, fatigué et affamé. Oh ! Il avait emporté de quoi manger mais c'était quand même frugal, surtout en hiver quand on n'a plus que de la tsampa, de l'orge grillée puis moulue. C'est bourratif, et sans rien à boire pour la faire passer, on s'étrangle souvent. Il faut faire attention. Au moins, à la belle saison, on a pu pétrir la tsampa avec du beurre et parfois du fromage et, pour que la pâte ne sèche point, on la glisse dans un petit sac en peau de mouton. C'est bien meilleur, surtout quand on a de surcroît du petit-lait pour se désaltérer. Les jours de fête, on délaisse la tsampa et on emporte du pain et de la viande. Un vrai régal dans la solitude tandis que les autres festoient à la tente. Fête ou pas fête il faut bien que les animaux paissent aux heures normales, pour y veiller les enfants sont alors tout indiqués, et comme cela, on ne les a pas dans les jambes à courir et à crier. Cela, ils peuvent le faire tout leur saoul avec les autres petits bergers des environs. De temps à autre, les pâtres se donnent même rendez-vous tel jour, à tel endroit, et tout en gardant un il (plus ou moins) vigilant sur les troupeaux, ils préparent ensemble un repas champêtre, pour lequel chacun a apporté sa contribution. Ce n'est pas toujours parfaitement réussi ; on sent que les apprentis cuisiniers manquent un peu d'expérience mais qu'importe. Quels bons moments passés ensemble, insouciants et joyeux. On parle, on rit, on chante, on se chamaille aussi, et on noublie pas de préparer un petit quelque chose à rapporter le soir chez soi en cadeau : quelques petits pains mal cuits et de forme, disons, originale. Mais quand on en arrive à cette phase des opérations, Drom se rembrunit. à qui pourra-t-il donc remettre ce présent ? Espérons que Tante sera là au retour, car comment pourrait-il le donner à sa marâtre, qui ne manquerait pas de le tourner en dérision.
A ces activités courantes pastorales, Drom ajoute d'autres occupations moins banales. Il est le seul à savoir comment soigner la blessure de Lhagueun !, et de toute la maisonnée, c'est lui qui a le plus d'ascendant sur les chiens de garde, réputés pour leur férocité. C'est qu'il faut être prudent quand on s'aventure près d'une tente de nomades. à une certaine distance, le voyageur a intérêt à repérer une éminence quelconque, un arbre par exemple, et ce n'est qu'une fois niché en hauteur qu'il donne de la voix pour signaler sa présence. Il ne s'approche que quand les chiens ont été écartés par des membres de la famille, ou dûment attachés. S'il reste une nuit ou deux, on lui octroie un « pot de chambre » s'il n'a pas amené le sien, car il serait beaucoup trop dangereux de s'aventurer dehors pour satisfaire des besoins naturels, sans parler du froid intense -mais cela, c'est beaucoup moins gênant pour des hommes accoutumés à dormir à la belle étoile.Pour être doué, on n'en est pas moins humain, et le petit Drom n'est pas toujours d'une sagesse exemplaire. Il est même parfois franchement turbulent, et aujourd'hui, la tentation est trop forte. Sa belle-mère est en train de procéder à la traite. Il ne peut s'empêcher de lancer une pierre en direction des vaches, qui font un écart, et voilà tout le lait répandu à terre. La belle-mère a vite fait d'empoigner le coupable et lui administre une sévère correction. La mère la plus aimante n'en aurait-elle pas fait autant ?
Le garçon est furieux. C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase, et se disant que, plutôt que de vivre avec cette femme, mieux vaut encore être « gardien de chevaux », comme on dit dans le pays, il part. Il a à l'époque une douzaine d'années. En fait, il se réfugie chez un frère de sa mère, à Chou. Son oncle a tôt fait de déceler ses capacités et il lui propose de se mettre à l'étude, ce qui est exceptionnel à l'époque et même de nos jours. Son maître, Guéshé Young Tcheugueun, lui apprend non seulement à lire mais également à écrire. En raison de la rareté du papier, même au XXème siècle, beaucoup de Tibétains savent lire mais pas écrire. Alors, au XIème... Sans doute les méthodes d'apprentissage sont-elles déjà celles qui se sont transmises jusqu'à aujourd'hui : la culture étant avant tout orale, il s'agit de répéter et répéter jusqu'à assimilation complète. Le professeur énonce les quatre premières lettres du syllabaire : ka, kha, ga, nga, et l'élève reproduit les sons. On recommence jusqu'à ce que ce soit parfait, puis on passe à la deuxième série. Une fois connues les trente syllabes de base, toutes vocalisées avec le son « a », non marqué dans l'écriture, on traite les combinaisons, de plus en plus complexes. On aborde donc les quatre signes correspondant aux quatre autres voyelles : i, ou, é et o. Mais ensuite, il faut encore retenir quelles lettres sont utilisées en tant que préfixes, premiers ou seconds suffixes, suscrites et souscrites, et savoir en quoi cela modifie le son initial ! Ce n'est qu'après avoir acquis la maîtrise de ces nombreuses règles qu'on peut enfin déchiffrer les textes, du moins dans l'écriture étudiée, car il existe au Tibet plusieurs types d'écritures, cursive, semi-cursive, « onciale », « gothique », etc. La lecture une fois acquise, quelques rares élèves sont initiés à l'écrit. Une grande planche est recouverte d'une fine couche de craie et les signes y sont tracés avec un roseau taillé en biais. Le maître écrit un modèle, recopié par son élève, et on continue ainsi jour après jour. Il n'est pas question de gaspiller du papier pour de vulgaires exercices, et le support de l'ardoise présente en outre l'avantage de mettre en évidence le caractère impermanent des choses de ce monde : on s'échine à dessiner un tracé à la fois beau et exact, pour aussitôt l'effacer et recommencer. C'est une lumineuse illustration de nos existences cycliques.Cela fait maintenant quatre ans que Drom habite chez Guéshé Young Tcheugueun qui lui enseigne les fondements du bouddhisme et lui fait mémoriser quelques prières et rituels. Selon la coutume, en échange, le disciple sert son maître. Il va quérir leau, entretient le feu, prépare le thé et les repas, sobres ô combien, et à l'occasion s'occupe des bêtes. Il ramasse les bouses qu'il convient de faire sécher car elles constituent le seul combustible qu'on puisse se procurer facilement dans ces contrées. Mais toute la maisonnée interrompt les activités quotidiennes quand on signale dans la région le passage d'un grand maître. Il ne faudrait pas rater l'occasion de recevoir une bénédiction et d'engranger des potentialités, appelées « empreintes karmiques », en vue de devenir bouddha, autrement dit un être dans toute sa plénitude, dans cette vie ou dans une autre.
Ce jour, le jeune homme -il a dépassé ses seize ans- est extrêmement ému. Il vient de rencontrer le Vénérable Sétsun, abbé du monastère de Droum dans le lointain Kham, presque de l'autre côté du Tibet, dans le sud-est. Certes, il n'est pas facile de se comprendre avec les mots : les accents sont très différents, et même certaines expressions, mais Drom s'est senti submergé par la foi et afin d'établir, plutôt de rétablir, la relation privilégiée de maître à disciple avec Maître Sétsun -car leur lien est, il en est sûr, fort ancien et perdure depuis bien des vies- il lui demande un enseignement sur le mantra d'Avalokiteshvara : Om Mani Pèmè Houm. Il n'aurait pu trouver un sujet plus approprié et plus symbolique. Avaloki-teshvara, le bouddha de la compassion, n'est-il pas le protecteur du Tibet, et même le père des Tibétains si on en croit la légende selon laquelle les enfants du Pays des neiges seraient les fruits d'un couple mythique constitué par Avalokiteshvara et une démone des rochers. De leur père, ils tiennent leurs qualités et de leur mère un certain nombre de défauts... Incidemment, notons que Drom lui-même est tenu pour une manifestation sous forme humaine d'Avalokiteshvara, au même titre que le grand roi Songtsèn Gampo qui a introduit le bouddhisme au Tibet au VIIème siècle, et bien avant les karmapa et les dalaï-lama.Pour l'heure, Maître Sétsun accorde à son jeune zélateur les instructions demandées, mais il ne sattarde guère. Il est en route vers l'Inde, ce qui suppose encore plusieurs mois de voyage à travers l'ouest tibétain et le Népal. Lors d'une halte dans les chaudes plaines népalaises, dont les conditions climatiques sont bien souvent fatales pour les montagnards inaccoutumés à tant de bactéries et autres microbes, il est défié en joute dialectique par un saddhou hindouiste sur lequel il l'emporte aisément. Dépité, son adversaire lui lance un second défi, cette fois en clairvoyance ! Aux pouvoirs supranormaux que le saddhou a obtenu de ses longues ascèses et mortifications, Maître Sétsun oppose tout simplement son esprit d'analyse, à ce qu'il en dira, mais à nouveau il est victorieux. Le saddhou observe-t-il alors la tradition de l'Inde ancienne selon laquelle le perdant ainsi que tous ses disciples renoncent à leur système de pensée pour embrasser celui du vainqueur ? L'histoire ne le précise pas. En revanche, elle rapporte que l'incident donne à réfléchir à Maître Sétsun. S'il persiste à se rendre en Inde, d'autres individus de cet acabit se complairont inévitablement à l'importuner, et à lui jeter encore et encore des défis, bref à lui faire perdre son temps en de vaines compétitions. En outre, il n'est en rien assuré qu'il subsiste en Inde des érudits supérieurs à lui-même, qu'il puisse élire comme maîtres. En conséquence, Maître Sétsun juge préférable de rebrousser chemin. Et à son grand étonnement ainsi qu'à son extrême joie, Drom apprend qu'il est à nouveau dans le Teuloung, bien plus tôt que prévu. C'était inespéré, et ce n'est pas le fruit du hasard, lequel d'ailleurs n'existe pas aux yeux des bouddhistes. Le moindre des évènements qui se déroule n'est jamais fortuit, mais procède d'un enchaînement complexe de causes et conditions dont nous avons été les initiateurs même si nous n'en sommes pas conscients. La loi de causalité, principe qui fonde l'enseignement du Bouddha, est sans doute infaillible mais elle se joue sur de telles durées qu'il n'est rien de plus difficile à appréhender ; même la vacuité est une notion évidente à côté. Du moins est-elle concomitante avec l'objet qu'elle affecte, alors qu'il peut s'écouler des périodes extrêmement longues, peut-être plusieurs vies, entre l'accomplissement d'une cause -d'un karma- et sa fructification.
Averti de ces données essentielles, et en tirant les conséquences, Drom prie l'abbé de Droum de l'emmener dans le Kham en tant que serviteur. Il n'a de fait aucune fortune personnelle qui lui permettrait d'assumer ses moyens d'existence, et il ne peut quand même pas avoir l'effronterie de demander à quelqu'un, même si c'est un lama bienveillant, non seulement de l'instruire mais aussi de l'entretenir complètement, sans aucune contrepartie. On a beau se connaître depuis bien des vies, ce sont des choses qui ne se font pas. Maître Sétsun donne un accord de principe mais lui conseille de plutôt venir le rejoindre l'année suivante en s'arrangeant pour voyager avec une caravane de commerçants. En effet, explique-t-il, il ne peut pas le prendre tout de suite avec lui, car les gens l'accuseraient de rapt d'enfant ! Comme quoi, au début du XIème siècle, un jeune nomade de dix-sept ans n'était pourtant pas encore émancipé, car il est probable que le lama craignait plus une opposition familiale qu'une mise en accusation par la population locale. Pourquoi diable celle-ci l'aurait-elle blâmé d'accepter dans son entourage l'un des siens ! Le jeune homme n'avait en effet encore acquis aucune notoriété particulière même si tout le monde devait être au courant de ses ennuis familiaux, alors que le Maître, lui, était renommé dans le pays entier au point d'attirer à Droum l'élite du Tibet central, comme on le verra.Tandis que Maître Sétsun regagne sans lui le Kham, Drom ne reste pas à se morfondre. Il se rend dans le Pènpo auprès de Chang Nanam Dordjé (976-1060) qui réside au sanctuaire de Guièl qu'il a fondé en 1017. Traducteur d'ouvrages sanskrits, il est aussi vénéré comme une émanation de Maitréya, le bouddha de l'amour altruiste, qui attend que le moment vienne de dispenser à nouveau l'enseignement quand l'exposition qu'en a faite le Bouddha Shakyamouni aura été oubliée dans ce monde. Drom souhaite recevoir de ce précieux lama les vux d'oupasaka, autrement dit une ordination réservée aux laïcs qui s'engagent à tâcher de s'abstenir de cinq actes particulièrement funestes comme le meurtre ou le mensonge, notamment d'ordre spirituel. S'il n'est jamais recommandé de tromper autrui, il n'y a rien de plus grave que de laisser entendre qu'on possède de grandes qualités, ou des pouvoirs, alors que ce n'est pas le cas.
Comme le veut la tradition, Chang Nanam Dordjé confère alors un nouveau nom à l'impétrant, le magnifique nom de Guièlwè Tchoung-nè qui signifie littéralement « la source des victorieux », c'est-à-dire des bouddhas. Drom n'en changera plus car il en restera là dans les ordinations religieuses : bien que fondateur de monastère et d'ordre religieux, lui-même restera toujours laïque, entre autres raisons pour demeurer accessible à tous, pour démontrer que la pratique n'est pas réservée aux seuls moines, et enfin pour pouvoir continuer à honorer et servir les religieux -montrant ainsi l'exemple.
Il ne lui reste plus qu'à se lier d'amitié avec des commerçants et à rassembler son balluchon pour affronter le long et dangereux chemin qui le mènera à Droum dans le Kham. Au Tibet, non seulement le climat est rude, et les cols souvent très élevés, sans oublier les cours d'eau tumultueux et les immenses lacs aux courants redoutables, mais les bandits de grands chemins sont presque une institution nationale, qui n'hésitent pas à tuer pour détrousser les imprudents isolés ou mal armés. Au choix, il faut voyager en caravane de préférence importante, ou seul mais sans bagage -ce qui n'est pas aisé quand on doit cheminer des semaines durant dans des régions parfois presque désertes.
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