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Interdépendance et Vacuité
Steve Carlier
160 pages : 18,20 euros (119 F)
ISBN : 2-911582-41-1
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ParticuliersHommage à lEveillé parfaitement accompli
Le Suprême Orateur
Qui a dévoilé la production interdépendante.
Non-production, non-cessation,
Non-permanence, non-anihilation,
Non-allée, non-venue,
Non-identité, non-diversité :
Lapaisement de la pensée discursive -la béatitude !Cest par ces mots que débute LHymne à la Production Dépendante, la louange au Bouddha Shakyamouni composée par Lama Tsong Khapa (1357-1419).
De nationalité anglaise, moine depuis 1979, Steve Carlier quant à lui étudie depuis plusieurs années au célèbre monastère tibétain de Séra-Djé reconstruit en Inde. Avec ce commentaire, il nous explique lintérêt inaltéré par le temps de ce thème central du bouddhisme. En nous faisant partager son expérience de létude et de la méditation, il entrouve la porte de cette pratique fondamentale : la recherche du non-soi, source de libération de toutes souffrances.
« Tout ce qui existe est une production interdépendante, tout ce qui est une production interdépendante existe, et du fait que tout est une production interdépendante, tout est vacuité... Lorsque lon travaille à développer la vision de la vacuité, on peut facilement simaginer que rien nexiste. Mais la beauté de la pratique du raisonnement sur la production interdépendante mis en uvre pour comprendre la vacuité, et la raison pour laquelle Lama Tsong Khapa a été tellement émerveillé quil na pu se retenir de composer cette louange au Bouddha, viennent du fait que ce raisonnement à la fois simple et tellement puissant, nous conduit non seulement à la compréhension de la vacuité, mais nous évite également de sombrer dans deux extrêmes : lextrême qui consiste à croire que le soi existe de façon indépendante et inhérente, et lextrême pouvant nous amener à croire que rien nexiste. »
Préface de lEdition Française
Combien sont-ils aujourdhui dOccidentaux à pouvoir débattre des grands textes philosophiques bouddhiques directement en tibétain ?
« Dans le monde, je ne sais pas, mais au monastère de Séra, nous sommes à peu près une demie douzaine en comptant Lama Osel. » répond avec douceur Steve Carlier.
Né en 1956 en Angleterre, Steve devait avoir quelques prédispositions. Il suit des études de linguistiques et de psychologie à luniversité de Lancaster où, après trois années, il obtient son diplôme en 1978. Cest à cette époque quil rencontre le bouddhisme à travers la personnalité exceptionnelle de Lama Thoubten Yéshé. Au point quil déménage dans le Nord de lAngleterre pour suivre, avec une douzaine dautres, un des premiers programmes élaborés pour Occidentaux détudes philosophiques du bouddhisme tibétain dans la tradition guélougpa, le fameux programme détude de guéshé organisé au centre tibétain créé par Lama Yéshé à Conishead Priory. Cest là, à lInstitut Manjoushri, quil étudie notamment LEsprit et les Facteurs Mentaux (Tib. Sem sem jung). Il reçoit les premiers vux dordination monastique, les vux de novice, en 1979 de Lama Thoubten Zopa Rinpoché et devient moine pleinement ordonné (Tib. Guélong) en 1980 avec Tsènshap Sérkong Rinpoché. Cest également là, en 1979, quil rencontre celui qui allait probablement compter le plus pour lui, le vénérable Guéshé Jampa Tègchok.
« Guéshé Tègchok est certainement le Maître qui a le plus pratiqué la patience avec moi. Il ma pris comme son objet de patience, jour après jour pendant des années, et grâce à sa bonté, de quelque chose de totalement inutile, jai été transformé en quelque chose dun peu moins inutile. »
Cest également Guéshé Tègchok qui commence à lui enseigner le tibétain. Aussi, tout naturellement, quand le professeur devient abbé du monastère Nalanda dans le Tarn en 1983, lélève le suit.
« Avec le recul, lorsquon regarde tout ce qua enseigné Guéshé Tègchok à Nalanda, cest tout simplement incroyable. Il a transmis une grande variété de sujets incluant "La Voie Graduée vers léveil" (Tib. Lam rim), "LEntraînement de lEsprit" (Tib. Lo djong), "La Précieuse Guirlande de Nagarjouna", "LEntrée dans la Voie des Bodhisattvas" (Skt. Bodhicharyavatara) de Shantidéva, les grands textes philosophiques difficiles et profonds tels que "LEssence de lExplication Juste" de Lama Tsong Khapa (Tib. Legshay Nyingpo) ou le Madhyamakavatara, il a donné des commentaires sur les Tantras ; il a simplement tout enseigné. »
Steve étudie sérieusement le tibétain avec Samten Chosphel qui travaille maintenant à la traduction et à lédition de textes importants à Sarnath. Il confie avoir une relation très proche avec lui et lui devoir beaucoup. Progressivement, notre auteur devient le traducteur de Guéshé Tègchok, ce grand érudit et maître réalisé, et reste à Nalanda jusquen 1993. Il y apprend entre autre suffisamment de français pour pouvoir suivre dune oreille attentive et éventuellement reprendre les traductions de langlais en français.Cest à cette époque que Guéshé Tègchok est nommé abbé du prestigieux monastère de Séra-Djé. Une fois de plus, le destin de Steve est lié à celui de son Maître. Lorsquon lui demande ce qua accomplit Guéshé Tègchok à Séra-Djé jusquen 1999, il répond avec le sérieux de ladmiration :
« Si vous posez cette question à nimporte quel moine de Séra-Djé, il vous répondra que Guéshé-la fut un abbé véritablement étonnant. Il ne sagit pas détablir des comparaisons avec les autres, mais peu de gens savent que cest lui qui a eu lidée et mis sur pied la tournée internationale des moines de Séra-Djé, ce qui a permis de construire au monastère limmense temple et permet de nous réunir tous ensembles. Ce nest probablement pas un hasard non plus si cest pendant quil exerçait la fonction dabbé que Lama Zopa Rinpoché commença à pouvoir offrir le petit-déjeuner et le déjeuner aux milliers de moines de Séra-Djé, et si nous avons pu constituer un fond pour financer le dîner, si les problèmes cruciaux de nourriture ont pratiquement disparus. Il a accompli un travail tout simplement gigantesque...
« à Nalanda, jétais considéré comme faisant partie du groupe de ceux qui étudiaient sérieusement. Mais après quelques temps passés au monastère de Séra-Djé, jai réalisé combien javais peu étudié en France... à mon arrivée, je me suis engagé dans les études intensives qui aboutissent au titre de guéshé. Fondamentalement, nous devons étudier les cinq textes majeurs : "LOrnement des Réalisations Claires" (Skt. Abhisamayalamkara), "LEntrée dans la Voie du Milieu" (Skt. Madhyamakavatara), "La Discipline Monastique" (Skt. Vinaya), "Le Trésor de Connaissance" (Skt. lAbhidharmakosha), "La Connaissance Valide" (Skt. Pramana). Aujourdhui, il me reste encore une dizaine dannées détudes. »
On se demande comment Steve trouve le temps daccomplir ses tournées en Occident quatre mois par an. Cest au cours de lune delles quil a enseigné à lInstitut Vajra Yogini, en avril 1998, ce commentaire de "LHymne à la Production Dépendante" (Tib. Tendrèl Teupa) de Lama Tsong Khapa. Plutôt que de faire une transcription littérale de chaque session, léditeur a proposé, tout en gardant globalement la progression chronologique de lenseignement, de structurer le texte original en différents chapitres daprès les thèmes abordés. Le texte définitif a été relu et corrigé par lauteur.
« Jaimerai ici remercier tous mes amis qui mont accordé leur confiance et mont soutenu tout au long de mes études... Personnellement, je nai pas enseigné avec lidée de réaliser un livre. Il semble que Denis Huet, le directeur de lInstitut Vajra Yogini soit à linitiative de ce projet. Jai alors relu et corrigé la transcription anglaise puis, autant que mes connaissances de la langue française le permettent, jai relu la traduction et le découpage du livre ; nous avons essayé de corriger au mieux les éventuelles erreurs. Il en reste encore probablement car je continue mes études, je suis désolé.
Le Bouddha lui-même a dit que nous ne devions pas accepter simplement ses enseignements mais que nous devions au contraire les analyser et vérifier par nous mêmes leur validité. Les mots exprimés dans ce livre ne doivent pas être considérés comme le point de vue ultime, final, de la pensée bouddhiste, juste parcequils sont écrits sur du papier. Ils doivent être vérifiés. Et si ces quelques lignes sont dune quelconque utilité au lecteur, cela est dû à mes saints maîtres et particulièrement à la bonté de Guéshé Jampa Tègchok, lorsquil enseigne les réalisations vous paraissent si proches... »Lavaur, avril 2000
Etablir la Motivation
Commençons tout dabord par méditer. Comme nous sommes au début de lenseignement, appliquons-nous plus particulièrement à consacrer un peu de temps à générer une bonne motivation tout en nous installant dans une position de méditation confortable. Laissons ensuite défiler nos pensées en ne focalisant notre attention que sur notre souffle. Respirons tranquillement...
Pensons alors à la chance extraordinaire que nous avons de jouir de cette précieuse existence humaine en nous disant : « Rien au monde nest aussi précieux, aussi merveilleux que cette précieuse existence humaine... Hier tant de personnes sont mortes, et pendant la nuit tant dautres encore, mais pas moi. Jai encore du temps à vivre, comme cest merveilleux ! »
Poursuivons en nous disant : « à présent je dois massurer que jemploie le temps quil me reste à bon escient (surtout que je ne sais pas combien il men reste). Je dois vraiment faire de mon mieux pour lutiliser de la façon la plus profitable possible et ne pas le gaspiller. » Or, La meilleure façon dutiliser notre temps est de parvenir à maîtriser notre avenir et la manière dy parvenir consiste à en créer les causes, en agissant de sorte à nous acheminer vers un avenir favorable.
Pensons alors : « Cependant je ne suis pas seul car dinnombrables êtres se trouvent dans la même situation. Aussi mincombe-t-il de faire tout mon possible afin de leur assurer également un avenir meilleur. » De la même façon que jai le potentiel datteindre lIllumination, chaque être vivant détient aussi ce potentiel déveil. De la même façon que je désire le bonheur et que je redoute la douleur et la souffrance, il en est exactement de même pour tous les autres êtres vivants qui sont en nombre illimité. De même que jai la capacité datteindre lIllumination en développant mon esprit (qui devient alors clair et omniscient et possède dès lors la capacité de réaliser létat de complète pureté, libre de toute perturbation, libre de tout défaut, et où toutes les qualités ont été développées), il en est de même pour tout un chacun.
Cela est possible, mais nous devons en prendre la ferme résolution et nous dire : « Je dois réaliser létat dIllumination, cet état du parfait développement intérieur. » Pourquoi ? Parce quen plus du fait que chaque être vivant a cette possibilité de réaliser lIllumination, il mincombe la responsabilité de les guider vers cet état. Pourquoi dois-je endosser cette responsabilité ? Tout simplement parce quen ce moment même, il y a tant de souffrance, de douleur et de misère dans le monde. Or tous les êtres qui font lexpérience de cette souffrance, de cette douleur et de cette misère sont fondamentalement bons, car ils ont agi envers moi exactement comme ma propre mère ou mon père à plusieurs reprises dans des vies passées, dinnombrables fois. Alors comment pourrais-je les laisser dans cet état ? Je dois faire quelque chose. Or la meilleure des choses à faire est dobtenir moi-même lIllumination pour que je puisse ensuite les extraire de cet état de souffrance et les conduire à leur tour jusquà lIllumination. Cela signifie éveiller en eux ce potentiel dIllumination dont chacun est porteur au fond de soi, ce qui est rendu possible essentiellement grâce à la compréhension de la nature ultime de la réalité (que lon appelle encore non-soi ou vacuité). Telle est la raison qui nous a réunis et pour laquelle nous allons passer ce week-end ensemble à discuter et à réfléchir sur la production interdépendante, en nous concentrant avec toute lardeur dont nous sommes capables.Les Trois Niveaux de Production Dépendante
Le sujet de ce week-end traite essentiellement de la production interdépendante. Le texte mentionné dans le programme de lInstitut Vajra Yogini est LHymne à la Production Interdépendante de Lama Tsong Khapa. En fait, il sagit davantage dun hymne ou dun hommage rendu au Bouddha Shakyamouni pour avoir enseigné la production interdépendante. Il semblerait, du reste, que le titre tibétain soit condensé et quil sagisse plus exactement de lhymne au Bouddha Shakyamouni pour son enseignement sur la production interdépendante. Ainsi peut-on dire que le titre « Hymne à la Production Interdépendante » est en quelque sorte une abréviation. Le thème en est le fait que Lama Tsong-Khapa a réalisé la vacuité : il a réalisé la vacuité sur la base des enseignements du Bouddha Shakyamouni, et le Bouddha a enseigné la vacuité en se servant du raisonnement fondé sur la production interdépendante. Cest un peu comme si Lama Tsong Khapa avait été tellement émerveillé quil navait pu réprimer les mots qui séchappèrent alors de ses lèvres pour venir exprimer, à travers ce texte condensé, tout son respect et son admiration à légard du Bouddha. Cela dit, le cur de cette louange est surtout une explication de la vacuité en termes de raisonnement sur la production interdépendante. Tel est donc le sujet que nous allons principalement aborder ce week-end.
Commençons donc par nous interroger sur ce que signifie à priori « production interdépendante ». Il sagit dune expression qui peut prêter à confusion. En effet, si nous la considérons un instant, nous linterprétons comme « ce qui vient à exister en dépendance de » car lorsquon emploie le terme production, cela évoque particulièrement le sens de « produit en dépendance de diverses causes et conditions ». Puis viennent les termes « en dépendance de » ou « relativement à » ou encore « apparenté à » qui, fondamentalement, signifient à peu près la même chose. Cest pourquoi nous garderons pour le moment la locution production interdépendante.
En général, on parle de trois types de production interdépendante. Mais je devrais parler plus exactement de trois niveaux, parce quils sont de plus en plus subtils ; par « plus subtil » jentends plus difficiles à comprendre ainsi quà appréhender. Dun point de vue général en abordant cette notion de production interdépendante, vous avez aussi déjà une idée de ce dont on parle (à savoir : ce qui existe, ce qui survient en dépendance dautres facteurs). Ainsi, à mesure que nous allons examiner les différents types de production interdépendante, vous verrez que vous allez vous rapprocher de plus en plus du sens profond que recouvre notre sujet. Si nous prenons ce réveil par exemple, il sagit dune production interdépendante. En fait, nous devrions pour être plus précis parler des trois niveaux de production interdépendante en relation avec le réveil.