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La Roue aux Lames Acérées

Guéshé Lobsang Tengyé

208 pages : 14,30 euros (94 F)

ISBN : 2-911582-04-7

 

 

 

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Particuliers

Moine depuis l'âge de six ans, Lama Lobsang Tengyé a obtenu son diplôme de Guéshé Larampa (le plus haut niveau de doctorat en philosophie bouddhique dans l'école Gélougpa) pour conclure ses études au monastère de Séra-Djé. En France depuis plus de vingt ans, il enseigne et réside à l'Institut Vajra Yogini dans le Tarn.
" Comme le forgeron blessé par l'épée qu'il a lui-même fabriquée, chaque fois que nous rencontrons des situations défavorables, c'est le résultat de nos mauvaises actions antérieures qui reviennent sur nous comme une roue aux lames tranchantes... Si nous avons actuellement tendance à porter un regard pessimiste sur nos conditions de vie en général, si nous jugeons négatif ce qui est en fait positif, c'est le fruit de nos mauvaises actions antérieures. Ce n'est pas l'objet ou la situation qui sont en eux-mêmes négatifs, impurs ou mauvais, mais la perception que nous en avons. Les enseignements du Tantra disent qu'il faut abandonner toute conception d'une apparence ordinaire et s'efforcer de cultiver la vision pure. Percevoir purement ce qui est habituellement considéré comme impur est un excellent moyen de purifier notre perception ordinaire et de nous entraîner à transformer le mauvais en bon... En fait, à notre époque, c'est le seul enseignement bénéfique à tous les êtres. "
Commentée ici par Guéshé Lobsang Tengyé, La Roue aux Lames Acérées fut écrit par le grand Maître indien Dharmarakshita puis traduit du sanskrit au tibétain par Atisha et son fils spirituel Drom Teunpa. L'unique but de cet enseignement est de transformer notre esprit prisonnier de l'attachement à l'ego, le seul véritable ennemi.
Traduction de Christian Charrier et Tenzin Trinley.

Le Commentaire

Le texte que nous allons étudier à la lumière du commentaire de Tritchen Tenpa Rabgyé (1759-1815) est une méthode pour entraîner l'esprit dans toutes les situations de la vie quotidienne. Il s'adresse particulièrement aux êtres de capacité supérieure mais peut aussi être mis en application par tous les pratiquants sincères, quel que soit leur niveau.
Son auteur, Dharmaksihta, l'a rédigé sous les conseils de nombreux maîtres spirituels et l'a ensuite transmis au Vénérable Atisha. Celui-ci, bien qu'il fut le disciple de soixante-douze maîtres, témoignait une reconnaissance profonde à Dharmarakshita, Djampé Nèldjor et Ser Lingpa pour lui avoir enseigné comment développer l'esprit d'éveil.

Ce texte qui s'appelle La Roue aux Lames Acérées qui Frappe l'Ennemi en Plein Cœur traite de la façon radicale d'éliminer le chérissement de soi, l'ego.
Les ennemis physiques, ceux qui agissent de l'extérieur, sont assez inoffensifs et relativement faciles à éliminer, tandis que ceux qui opèrent de l'intérieur sont beaucoup plus coriaces. Pourtant, bien qu'en général nous essayons toujours de nous débarasser des premiers, ce sont ceux qui habitent notre esprit qui nous font le plus de tort. Le chérissement de soi en fait partie. Tel un ami fidèle, il nous donne l'impression de nous aider, pourtant son activité pernicieuse nous prive de tout bonheur. Comme c'est lui qui façonne les ennemis extérieurs, c'est donc bien lui qu'il faut viser et toucher en plein cœur.
Pour pouvoir vaincre un ennemi extérieur, il est nécessaire de l'identifier. C'est d'autant plus vrai en ce qui concerne l'ennemi intérieur. Pour abattre un arbre sans difficulté, le bon bûcheron doit toujours cogner au même endroit. De même, afin d'éliminer le chérissement de soi, il faut le reconnaître précisément et toucher le point sensible.
Ainsi, La Roue aux Lames Acérées est une méthode qui permet de terrasser sans trop de difficultés notre pire ennemi, le chérissement de soi. Chacune des strophes du texte, comme chaque tour d'une roue aux lames tranchantes, pénètre de plus en plus profondément dans le cœur de l'ennemi.

Hommage au Grand Courroucé
Qui triomphe du seigneur de la mort.
(Yamantaka)

Deux obstacles principaux empêchent notre libération, la destruction de notre corps au moment de la mort et l'emprisonnement de notre esprit par l'ignorance. Ici, l'auteur invoque Yamantaka afin qu'il élimine les obstacles susceptibles d'interrompre la rédaction du texte qu'il entreprend.
Yamantaka est courroucé car il s'oppose avec puissance au chérissement de soi qui est enraciné dans le cœur des êtres. Les bodhisattvas sont dits courroucés lorsqu'ils s'attaquent férocement à cet ennemi qui ne peut être débusqué par la douceur. Au cours du sentier d'accumulation, ils dirigent leur colère contre leur propre chérissement de soi. Ils l'annihilent et le remplacent par le chérissement d'autrui.
Ici l'expression « grand courroucé » fait à la fois référence à la vérité ultime et à la vérité relative. Au sens ultime, elle désigne la sagesse de l'union de la vacuité et de la félicité. A un niveau relatif, elle renvoie à la divinité Yamantaka qui est issue de cette sagessse et revêt une forme terrifiante pour terrasser le chérissement de soi causé par l'ignorance. Cet hommage s'adresse donc au bodhisattva qui a réalisé cette sagesse (Yamantaka) et à tous ceux qui désirent l'actualiser.

1. Les paons qui se promènent dans les forêts de plantes vénéneuses,
N'éprouvent aucune joie
A la vue des superbes jardins d'herbes médicinales.
Ils se nourissent de sève empoisonnée.

2. De même les héros qui vivent dans la jungle du samsara
Ne ressentent aucun attrait
A la vue des splendides jardins d'agréments.
Ils demeurent au milieu des souffrances.

Les paons ne sont pas attirés par les beaux jardins de plantes médicinales et de fleurs mais cherchent leur nourriture dans la jungle des herbes empoisonnées. Absorber le suc de ces plantes les réjouit et rend leur plumage encore plus brillant. De même les bodhisattvas continuent à vivre dans le samsara, cette jungle terrifiante pleine de poisons que sont l'ignorance, l'attachement et la colère. Mais, contrairement aux êtres ordinaires, ils ne sont pas prisonniers du karma et des afflictions mentales. S'ils choisissent de naître au sein du cycle des existences, c'est pour venir en aide à autrui. Ne se souciant jamais de leur intérêt personnel et ne se préoccupant que du bien d'autrui, ils sont appelés « héros ».
Pas plus que les paons ne ressentent d'attirance pour les jardins d'agrément, les bodhisattvas n'éprouvent d'engouement pour les plaisirs de l'existence cyclique car ils en voient les désavantages et les souffrances. Tout comme les paons se régalent en absorbant des poisons pour se nourrir, les bodhisattvas assument avec joie les situations adverses qui favorisent leur développement de l'esprit d'éveil et les rapprochent ainsi de l'état de Bouddha. Leur détermination à délivrer autrui est si forte qu'ils sont prêts à passer d'innombrables éons dans le feu des enfers pour venir en aide à un seul être. Ils méritent donc bien ce titre de héros.
Bien que le cycle des existences (Tib. Samsara) soit sans commencement, il prend fin lorsqu'un individu, après s'être exercé aux trois niveaux d'entraînement expliqués dans la voie progressive, parvient à la libération ou à l'état de Bouddha. Certes, ce texte s'adresse aux pratiquants supérieurs, mais ceux-ci ont dû, au préalable, bien assimiler les sujets de méditation dits de capacité moyenne et ordinaire.

3. Ceux qui, par lâcheté, recherchent joies et plaisirs,
Ne récoltent que tourments.
Les bodhisattvas qui, avec courage, supportent les souffrances,
Ne connaissent que le bonheur.

Depuis des temps sans commencement, nous avons recherché les plaisirs et le bien-être pour nous-mêmes en négligeant autrui. Par lâcheté, nous avons fui les souffrances en ne visant qu'un intérêt personnel. Or, si nous ne renonçons pas à ce désir de plaisir personnel, nous ressentirons de continuelles souffrances. En effet, le chérissement de soi nous pousse à rechercher la satisfaction personnelle et, pour arriver à cette fin, nous nous livrons à des actions négatives porteuses de souffrances durant de nombreuses vies.
Le comportement d’un bodhisattva est à l’opposé de cette attitude. Le lâche ne vise qu’à satisfaire son propre intérêt et ne supporte pas la moindre souffrance. Il se trouve démuni dès qu’il rencontre une difficulté et s'enflamme pour des broutilles. Au contraire, le bodhisattva accepte la souffrance avec joie et c’est en cela qu’il est dit fort et est appelé « héros » (Tib. Pa wo). Grâce à son attitude téméraire, il est toujours heureux, allant de joie en joie dans toutes ses vies.
Quelles que soient les souffrances qu’ils rencontrent, les bodhisattvas sont contents de les assumer et entraînent leur esprit dans ce sens. Le cycle des existences leur offre un terrain de prédilection car les états de souffrance y sont beaucoup plus nombreux que les états de bonheur.
De plus, on ne peut renoncer au samsara sans faire l’expérience de la souffrance. Alors qu'en s’y accoutumant, celle-ci se transforme en bonheur. Toute chose devient en effet plus facile quand on s’y habitue. Grâce à la force de l’accoutumance, on peut vivre la souffrance et tout autre phénomène avec joie. Selon L’Entrée au Milieu de Chandrakirti, quand un bodhisattva a atteint la troisième terre, celle de la perfection de la patience, il ne ressent pas la moindre souffrance, même si on lui dissèque lentement le corps. Comparées aux souffrances des royaumes inférieurs, les siennes lui semblent très minimes et, grâce à sa compréhension du karma, il peut les supporter. Certains sont révulsés et tremblent de peur à la simple vue du sang d’autrui. Par contre, quand les valeureux guerriers voient leur propre sang couler de leurs plaies et de leurs membres tranchés, ils redoublent de courage. Le corps humain a pourtant la même fragilité pour tout le monde ; c’est la force de l'esprit qui différencie les lâches des braves. Le bodhisattva est appelé « héros » car afin d’aider les êtres, il partage leurs souffrances avec joie.
Une des strophes de l’Offrande au Maître (Skt. Gourou pouja) dit :
Même si pour chaque être vivant, je devais demeurer
Dans le feu d’Avici, pendant des milliers d’éons,
Faites que jamais lassé de compassion, je m’efforce
Vers l’éveil suprême et accomplisse la perfection de l’effort joyeux.

La persévérance avec laquelle on prend la souffrance de tous les êtres peut éliminer une infinité de souffrances. Shantidéva souligne qu’une petite douleur peut parfois en faire éviter de bien plus cuisantes ; comme si un condamné à mort avait le doigt coupé au lieu d'être décapité, ou comme un malade qui subit une opération chirurgicale capable d’empêcher sa mort. Si on s'accoutume à la douleur bénigne, on sera tôt ou tard capable de supporter de grosses souffrances. Mais si nous avons peur de devoir ressentir une légère douleur maintenant, nous aurons hélas à endurer d'intenses souffrances plus tard.

4. Ici, la forêt aux plantes empoisonnées n'est autre que
l'attachement
Que les héros, comme les paons, peuvent assimiler.
Si, pareils aux corbeaux, les lâches s'en n
ourrissaient,
Leur avidité leur coûterait la vie.

« Maintenant », s’applique aux pratiquants de capacité supérieure qui, après s’être entraînés aux niveaux inférieurs et intermédiaires, sont désormais capables d’utiliser la souffrance et les émotions perturbatrices comme sentier pour l’éveil. L’esprit des pratiquants des deux premiers niveaux n’est pas suffisamment fort pour suivre cette voie. Cependant il est possible de pratiquer cette voie réservée aux pratiquants de qualité supérieure par l'imagination.
« Ici » révèle que cette pratique appartient au Vajrayana, véhicule qui permet d’atteindre l’éveil très rapidement, et qu’elle doit être effectuée dans le cadre des tantras supérieurs. Utiliser cette pratique sur le sentier commun prendra beaucoup de temps tandis que sur la voie adamantine (Skt. Vajrayana), elle peut être achevée en une vie humaine de nos temps dégénérés.
Sur le sentier des perfections, le bodhisattva ne doit pas s’efforcer avant tout d’abandonner les émotions perturbatrices car, pour pouvoir aider les êtres, il a encore besoin de certaines passions, comme l’attachement. Celui-ci peut être transformé en aide car l'esprit du bodhisattva n’a pas une once d’égoïsme et ne vise que le bien d’autrui. Dans ce but, il lui faut pouvoir se manifester simultanément en de multiples corps œuvrant au bien des autres. Certains bodhisattvas ont même choisi de renaître en monarque tout puissant et de vivre une vie de famille, lorsque cela est bénéfique à certains êtres. Ils peuvent aussi prendre la forme de dieux, tels Brahma ou Indra, ou se manifester en personnalités religieuses, s'ils jugent cela bénéfique.
Le véhicule des perfections demande plus de temps pour atteindre l’éveil que celui des tantras. C’est pour être pleinement bénéfique à tous les êtres le plus rapidement possible que les bodhisattvas vont pratiquer le Vajrayana. Leur compassion est si grande qu’ils ne peuvent endurer de remettre cela à plus tard.

Pour pouvoir s’engager dans la pratique avancée des tantras, il faut préalablement avoir entraîné son esprit aux différents niveaux de la voie progressive. Après avoir reçu une initiation, et avec le plus grand respect de ses engagements, on peut ensuite recevoir les initiations du plus haut tantra et pratiquer la phase de création et celle d’achèvement. Il faut bien comprendre que le fruit de ces pratiques ne sera obtenu que si les entraînements précédents ont été effectués. La pratique principale de la phase d'achèvement consiste à faire entrer, demeurer et dissoudre les courants d’énergie subtile dans le canal central, et à faire naître la sagesse de la félicité en méditant sur la vacuité. C’est par le biais de cette sagesse qu’on peut amener toutes les émotions perturbatrices sur la voie de l’éveil. Ainsi, les afflictions mentales deviennent un moyen de produire la félicité unie à la vacuité. Cette vacuité n’est pas celle qui est expliquée par la philosophie cittamatra mais par les madhyamika prasangika.
La transformation du négatif en positif ne peut être effectuée que dans la classe supérieure des tantras (Skt. Mahanouttara yoga tantra). On dit alors que la pratique des tantras permet d'utiliser les afflictions -et principalement le désir-comme voie d'éveil.
Les termes « désir » ou « attachement » font référence à cette émotion qui se glisse si facilement en nous, mais qui est si difficile à identifier. En effet, bien qu’elle puisse surgir face à de multiples objets des sens, comme la nourriture, elle n’est pas facilement reconnaissable. Puisque l’attachement prend des aspects si divers, on doit le redouter comme on redoute quelque chose de terrifiant, capable d’annihiler notre tranquillité intérieure. C’est pour cette raison qu’on le compare ici à une jungle de plantes empoisonnées. L’attachement est un poison se cachant sous d’innombrables formes ; le samsara est une jungle empoisonnée. Comme le paon qui s’embellit en ingurgitant des herbes vénéneuses, le bodhisattva utilise l’attachement pour atteindre l’éveil. Le corbeau, quant à lui, ne peut avaler de telles plantes : il en mourrait ! De même, ceux qui n’ont pas les capacités de faire les pratiques des bodhisattvas risqueraient de perdre le chemin de la libération s’ils s’y essayaient. Ils auraient donc tort de se prendre pour de vrais bodhisattvas en pensant que ces pratiques vont les rendre plus beaux et plus forts.

5. Comment l'égoïste qui a plus d’estime pour lui que pour autrui
Pourrait-il digérer le poison du désir ?
Celui qui, tel un corbeau, essaie d'utiliser d'autres afflictions,
Compromettra ses chances de libération.

Pour que l’attachement puisse aider autrui, il faut que notre esprit soit pleinement dédié au salut des êtres vivants. Tant que l’égoïsme nous fait aspirer à notre seul bonheur, on ne peut utiliser le désir pour le bien des autres. Ici, bien que l’explication repose sur l’exemple du désir et de l’attachement, elle s’applique aussi aux autres émotions perturbatrices comme la haine et l’ignorance.
Les bodhisattvas sont appelés « héros pour l’éveil », car ils ont le courage et la capacité d'amener le désir et les autres émotions négatives sur la voie. Ici, les « corbeaux » désignent les auditeurs et les réalisateurs solitaires qui n’ont pas cette capacité et recherchent l’extinction des passions pour atteindre la libération. Ils ne peuvent amener sur le chemin de l’éveil ce à quoi ils veulent renoncer et puisqu’ils ne visent qu’une libération individuelle, la pratique des bodhisattvas, qui nécessite un esprit totalement dévoué aux autres, ne leur est pas destinée. Pour eux, les perturbations mentales sont ce qui empêche la libération personnelle souhaitée.
L’expression « amener le désir sur la voie » est réservée au véhicule des tantras. Elle n'est pas utilisée dans le véhicule des perfections, où l'on parle plutôt de mettre en œuvre les moyens d’aider les êtres.

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