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Suivre l'Exemple des Bodhisattvas

Khènsour Jampa Tègchok Rinpoché

400 pages : 19,80 euros (129,88 F)

ISBN : 2-911582-47-0

 

 

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Ce livre est un commentaire des Trente-sept Pratiques des Bodhisattvas de Togmé Sangpo (1295-1369), texte familier à toutes les écoles du bouddhisme tibétain qui décrit les pratiques fondamentales de ceux qui ont développé l’intention altruiste et qui aspirent à devenir Bouddha pour aider chacun d’entre nous à trouver un bonheur durable. Ce poème n’est pas long mais il couvre de vastes sujets et contient les points essentiels de grandes œuvres.
« La source de tout bien temporaire comme du bonheur ultime réside dans les Bouddhas. Ceux-ci proviennent de la juste pratique du mahayana, grâce à laquelle ils ont développé les voies spirituelles qui mènent à l’éveil. Avant d’atteindre cet état, ils ont d’abord engendré la compassion, puis ont développé l’intention altruiste et, à partir de cette motivation, ont pratiqué les six perfections. Ils ont pu ainsi parachever les accumulations de potentiel positif et de sagesse, et atteindre l’éveil. Par conséquent, ceux d’entre nous qui désirent suivre le véhicule universel doivent savoir comment les Bouddhas se sont entraînés lorsqu’ils étaient bodhisattvas. Qu’ont-ils fait ? Comment ont-ils réfléchi et médité ? Puisqu’il est important de connaître ces pratiques, Togmé Sangpo promet de les expliquer. »
Khènsour Jampa Tègchok est un maître incontesté des soutras et des tantras. Né en 1930, il prit l’ordination à l’âge de huit ans et étudia intensément pendant quatorze ans les principaux traités bouddhiques à l’université monastique de Séra-djé, au Tibet, avant de fuir l’invasion chinoise en 1959. Après l’exil, il fut le principal enseignant du même monastère reconstruit en Inde dont, à la demande de Sa Sainteté le Dalaï Lama, il devint l’abbé de 1993 à 1999.


I. Le Cadre Général

Les Trente-sept Pratiques des Bodhisattvas est un texte assez succinct mais qui couvre de vastes sujets. Il couvre les points essentiels de grandes œuvres comme : Le Tantra Suprême, L’Ornement des Ecrits du Véhicule Universel, L’Entrée dans la Pratique des Bodhisattvas et Les Etapes du Bodhisattva. Il traite aussi de tous les thèmes de la voie progressive vers l’éveil : les entraînements relatifs aux trois niveaux de pratiquants et la transformation de la pensée. Ce sont toutes des pratiques de bodhisattvas -ou personnes qui ont développé l’intention altruiste (la bodhicitta) et qui aspirent à devenir Bouddhas pour être plus efficaces dans leur aide à autrui.
Avant d’aborder ce texte, il est utile de savoir comment le maître spirituel doit enseigner, comment l’élève doit écouter et ce que tous deux doivent faire à la fin de l’enseignement. Dès le début, il est important que maître et disciple cultivent une bonne motivation. Sans cela, nous risquons de nous prendre pour de grands pratiquants alors que nos actions resteront très éloignées de la pureté du Dharma. En regardant en arrière, de nombreux yogis et érudits se sont aperçus que même s’ils avaient médité et étudié pendant longtemps, au début leur motivation n’était pas vraiment bonne et ils n’avaient pas vraiment pratiqué le Dharma. Cette constatation les plongeaient alors dans une grande tristesse et une profonde angoisse.
Si nous pratiquons en pensant : « Je veux obtenir des pouvoirs spirituels pour que les autres me respectent. Je pourrai alors guider de nombreux disciples qui me remercieront par diverses offrandes et me traiteront avec considération. Je serai connu et on me demandera de donner des conférences et des interviews. », cela se rapproche très peu du Dharma. Notre motivation reste entachée de visées ordinaires -désirer la richesse, la gloire et l’admiration pour soi-même. Et même si extérieurement nous donnons l’impression de pratiquer une religion, en fait, il n’en est rien !
Au niveau initial, un pratiquant médite et étudie en pensant : « Quel bonheur de pouvoir renaître comme humain ou comme dieu dans la vie suivante ! » Cette motivation est déjà un pas en avant par rapport à la précédente qui s’attachait uniquement à satisfaire des aspirations égocentriques. Néanmoins, elle n’est pas assez vaste et les actions qu’elle sollicite conduiront à une bonne naissance, mais rien de plus.
Un pratiquant intermédiaire est motivé par la pensée : « Même si je renaissais comme dieu ou comme humain, je serais toujours prisonnier de l’existence cyclique [skt. samsara] et continuerais à avoir des problèmes. Tous les plaisirs de cette vie n’ont pas la moindre essence et au moment de ma mort, je ne serai guère plus avancé que maintenant. Quel bonheur de pouvoir se libérer du cycle des existences et de goûter à la paix de la libération ! » Toute action accomplie avec cette motivation appartient au Dharma et mène à la libération.
Si l’on se remémore la bonté des êtres vivants lorsqu’ils étaient nos parents dans les vies précédentes, ou même s’ils ne l’étaient pas, la volonté d’obtenir la libération uniquement pour soi paraît très médiocre. Comment peut-on se sentir heureux en s’occupant uniquement de son propre bonheur et en abandonnant tout le monde ? Aussi, un pratiquant avancé est-il motivé par la pensée : « Je dois absolument œuvrer au bien de tous les êtres. Sinon, c’est horrible ! Pour l’instant, je n’en ai pas les capacités parce que je suis limité par mes défauts. Les bodhisattvas n’ont pas encore totalement purifié et développé leur courant de conscience, ni les arhats qui ont suivi la voie des auditeurs (skt. shravaka arhat) ni ceux qui ont suivi celle des réalisateurs solitaires (skt. pratièka bouddha arhat). Si je devenais bouddha, un être exempt de tout défaut et doté de toute qualité, je pourrais utiliser des moyens adaptés aux dispositions, pensées et intérêts des êtres. Par conséquent, pour le bien de tous les êtres sensibles, je dois atteindre cet état. » Toutes les actions accompagnées de cette motivation font partie du Dharma. Elles n’ont pas nécessairement l’apparence d’une pratique spirituelle, comme celles d’étudier les écritures, de réciter des prières et de méditer la voie. Cela peut être des actes bénéfiques à la communauté ou à d’autres personnes, ou bien des activités quotidiennes comme faire la lessive, le ménage, la vaisselle, aller au travail, communiquer avec autrui, etc. Puisque la valeur de nos actions est surtout déterminée par la motivation qui les sous-tend, il est très important de l’analyser avant toute action et de cultiver uniquement celles qui s’apparentent au Dharma.
Pour les gens qui enseignent ou ceux qui les écoutent, il est difficile de maintenir constamment cette motivation pure. Pourtant, il faut persister, conscient du fait que si notre motivation est erronée, les effets seront désastreux. Comme l’a signalé Lama Tsong Khapa : « Si notre motivation est juste, notre voie et notre niveau de pratique le seront également. Si notre motivation est mauvaise, notre voie et notre niveau de pratique seront aussi erronés. Tout dépend de la motivation. » Autrement dit, pour savoir si nos actions physiques, verbales ou mentales sont bénéfiques, il faut analyser notre motivation. Si celle-ci tend vers des préoccupations égocentriques liées au bien-être de cette vie, nos actions ne pourront pas être vertueuses et utiles aux vies futures, et encore moins nous conduire à la libération ou à l’éveil. Il faut donc veiller à ce qu’elles ne soient pas souillées par les huit préoccupations mondaines. Quatre d’entre elles sont liées à l’attachement au bonheur de cette vie seule et quatre autres témoignent de l’aversion aux malheurs de cette vie. Ce sont :

1. Etre heureux de posséder des biens matériels et de l’argent ; être malheureux d’en être privés.
2. Etre heureux de jouir d’une bonne renommée, d’une bonne réputation et d’une bonne image ; être malheureux d’en être privés.
3. Etre heureux de jouir des plaisirs des cinq sens ; être malheureux de rencontrer des objets déplaisants.
4. Etre heureux de recevoir les éloges et l’admiration d’autrui ; être malheureux d’être sujet aux blâmes, aux critiques et à la condamnation.

Ces états émotionnels de bonheur ou de tristesse proviennent de notre attachement à l’argent et aux biens matériels ; à la renommée, à la réputation et à l’image de soi ; aux objets des cinq sens (de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du goût et du toucher), aux éloges et à l’admiration. Toute action sous-tendue par l’attachement à ces huit préoccupations mondaines n’est pas du Dharma ; elle est contaminée par des intérêts étroits et égocentriques qui nous maintiennent dans l’insatisfaction, la frustration et la souffrance. Si notre motivation est liée à la pensée qui se préoccupe de ces intérêts mondains, nous aurons beau travailler dur, dormir peu et pratiquer intensément, cela ne changera rien ! La solution consiste donc à transformer notre motivation par la compréhension que les vies futures sont plus importantes que celle-ci qui est instable. Notre durée de vie diminue d’instant en instant et un jour nous devrons mourir. à quoi bon se soucier exclusivement du bonheur de cette vie, si fragile et éphémère, et négliger la préparation aux vies suivantes. Celles-ci vont continuer pendant très longtemps et leur apparition a plus de certitude que la vieillesse dans cette vie : elles sont donc plus importantes. Après avoir cultivé cette motivation, nous entrons au niveau initial de la pratique.
Certains se disent : « Si je pense constamment aux vies futures, je ne vis plus dans le présent. » En fait, en se souciant des vies futures on vit encore plus dans le présent. Pourquoi ? Parce que notre esprit n’est plus perturbé par la colère, l’attachement, l’orgueil, la jalousie et la paresse, ces émotions qui s’infiltrent continuellement en nous et nous obligent à ressasser le passé et à nous projeter dans l’avenir. Ainsi, nous sommes plus attentifs à ce qui en vaut vraiment la peine, plus conscients de nos actions et plus attentionnés envers autrui. Toutes ces attitudes embellissent les expériences de cette vie et nous aident à créer du karma positif afin de mener la voie spirituelle à son terme.
La motivation est aussi importante pour les pratiquants du Dharma que pour les autres. C’est pour cette raison que nous en parlons sans cesse. Si nous la minimisons, nous allons nous lever brutalement en pensant aussitôt à la manière de tirer le maximum de profits personnels de cette journée, sans envisager les effets produits sur autrui. Nous allons vivre en automatique en nous souciant peu ou pas du tout de nos pensées, nos sensations, nos paroles ou nos actes, risquant ainsi de blesser autrui, consciemment ou inconsciemment. Si nous réfléchissons et engendrons une bonne motivation dès que nous nous levons le matin, nous en récolterons des effets positifs pendant toute la journée. Il y a donc une grande différence entre ces deux manières de commencer la journée.
Se contenter de répéter : « Je dois atteindre l’éveil pour le bien de tous les êtres, c’est dans ce but que je vais faire telle action. », sans le ressentir, n’est pas totalement dépourvu de mérite, mais n’est pas non plus d’un grand bienfait. Il nous faut intégrer le sens des mots à notre esprit, pour ressentir le plus possible ce que nous disons. Nous devons nous encourager à prendre, du plus profond du cœur, la détermination suivante : « Si je passe ma vie à me distraire, c’est un gâchis. Je dois aller jusqu’à l’éveil pour servir les autres. C’est dans ce but que je vais faire telle ou telle action. » Les prières dirigées dans ce sens nous rappellent quelles attitudes nous devons cultiver et éprouver en notre for intérieur. Réciter des prières sans penser à leur signification n’est pas complètement vain, mais cela n’est pas très utile. Les mots sont là pour nous rappeler à l’ordre et nous aider à apprécier profondément l’attitude intérieure qu’ils décrivent.
Après avoir entendu dire qu’il ne fallait pas s’attacher aux huit préoccupations mondaines, on pourrait se demander pourquoi certaines pratiques bouddhistes sont destinées à obtenir une bonne santé et une longue vie. Pour atteindre l’éveil dans le but d’être bénéfique à autrui, nous devons purifier nos tendances négatives et parfaire les deux accumulations (de potentiel positif et de sagesse). Or, si notre vie est courte, nous n’y parviendrons pas. On peut donc très bien pratiquer pour avoir une longue vie, avec une motivation altruiste. Si, pour accomplir le bien d’autrui, à une grande échelle, il nous semble préférable d’avoir des biens et des richesses, il est alors possible de faire des pratiques qui permettent de les obtenir. évidemment, si notre réelle motivation est de devenir riches et puissants et si nous la déguisons par de belles paroles, comme celle d’œuvrer au bien d’autrui, nos actes deviendront hypocrites et souillés par les huit préoccupations mondaines. Sans une puissante motivation positive, pratiquer pour la richesse et la longévité produira les effets escomptés, mais cela ne sera pas une pratique du Dharma.
On pourrait aussi se demander : « Si l’intention la plus haute est d’obtenir l’éveil parfait, est-ce que le désir d’avoir une bonne renaissance n’est pas égoïste ? » Dans un certain sens cela est vrai, car nous agissons par intérêt personnel. Mais par ailleurs, cette motivation vaut mieux que celle de chercher son propre bonheur uniquement au cours de cette vie. De plus, nous pouvons aspirer à obtenir l’état de Bouddha et une bonne renaissance car, si nous n’atteignons pas l’éveil dans cette vie, il nous faudra de bonnes réincarnations pour continuer à avancer sur la voie dans les vies futures. Il est vrai qu’une précieuse vie humaine, pourvue des libertés et richesses pour pratiquer le Dharma reste soumise au cycle des existences et marquée par la souffrance et doit finalement être abandonnée. Cependant elle est nécessaire en ce qu’elle nous aide à atteindre l’éveil, notre but ultime. Lama Tsong Khapa a dit qu’avec une précieuse vie humaine pleinement qualifiée, on pouvait rapidement acquérir les qualités éveillées d’un Bouddha. Sans elle, notre progression ne sera pas aussi rapide.
Si quelqu’un nous interroge ou si nous nous demandons : « Pourquoi veux-tu atteindre l’éveil ? », il faut pouvoir répondre à cette question. Du plus profond de nous-mêmes, nous devons en connaître les raisons. Bien sûr, pour les débutants que nous sommes, il faudra un certain temps avant d’assimiler la voie, mais nous devons savoir vers quel but nous nous dirigeons et quelles qualités nous désirons développer.
Lorsqu’on essaie de cultiver une bonne motivation, il ne faut pas se sentir découragé, pensant : « Comment pourrais-je, moi, atteindre l’éveil ? Comment pourrais-je, moi, aider tous les êtres ? » Les grands pratiquants disent que pendant la motivation, au début, et la dédicace, à la fin, il faut être ferme, presque arrogant. En effet, la motivation et la dédicace doivent être vastes. Il peut paraître présomptueux de déclarer : « Je vais faire en sorte que tous les êtres possèdent le bonheur et ses causes. Je vais les libérer de la souffrance et de ses causes. », car nous promettons de faire ce qui dépasse nos capacités. Pourtant, de tels souhaits nous aident à donner plus d’ampleur à notre motivation et à notre dédicace. Sans la motivation de faire quelque chose, on ne va jamais tenter de s’en approcher. Une motivation et une dédicace de grande envergure nous encouragent à aller dans cette direction et nous donnent la témérité d’agir en ce sens. Sans courage, les choses les plus faciles et qui sont dans nos capacités, semblent difficiles à accomplir.
Les lamas de la tradition Kadam disaient : « Deux actions importent, l’une au début, l’autre à la fin : la motivation et la dédicace. » Avant toute action -qu’il s’agisse de méditer, d’écouter des enseignements, d’aller travailler etc.-, prenez le temps de réfléchir et de cultiver une bonne motivation. Puis engagez-vous dans cette action et, à la fin, dédiez-la en partageant avec tous les êtres le potentiel positif que vous venez de créer. Même si la motivation et la pratique ont été positives, sans les prières de dédicace, la colère pourrait détruire toutes les vertus ainsi créées ou les empêcher de mûrir. Il faut donc faire la dédicace suivante : « Puisse le potentiel positif que j’ai créé servir de cause à l’éveil de tous les êtres. Puissent les enseignements du Bouddha demeurer longtemps. Puissent les êtres vivre en paix et s’entraider à pratiquer la voie. » Si nous le souhaitons, nous pouvons aussi ajouter d’autres prières de dédicace.

Le commentaire que nous allons étudier, divise le texte en trois parties appelées « les trois vertus ». Ce sont :

I. La vertu initiale, les prémices au texte.
II. La vertu intermédiaire, le cœur du texte.
III. La vertu finale, les pratiques de conclusion.

I. La vertu initiale, les prémices au texte
Cette partie comprend :

Ia. L’énoncé du titre du texte.
Ib. L’offrande de la louange.
Ic. La promesse de l’auteur pour rédiger ce texte.

Ia. L’énoncé du titre du texte
Ce texte se nomme : Les Trente-sept Pratiques des Bodhisattvas.

Ib. L’offrande de la louange
Il y a deux louanges, une courte et une longue. La courte louange est :
Namo Lokèshvaraya.

Namo signifie littéralement « Je me prosterne » et Lokèshvaraya signifie « devant le protecteur du monde » et désigne Avalokitèshvara, le Bouddha de la compassion. Ces deux mots signifient donc : « Je me prosterne devant le maître, inséparable d’Avalokitèshvara. »
La longue louange est :

Sans cesse, par le corps, la parole et l’esprit,
Je rends hommage à mon sublime maître et protecteur Tchènrézi,
Qui, tout en voyant que les phénomènes sont sans allée ni venue,
Œuvre exclusivement au bien d’autrui.

L’expression « sans allée ni venue » renvoie aux huit extrêmes existant ultimement tels qu’aller et venir etc. Cet éloge s’adresse à Avalokitèshvara (ou Tchènrézi) dont la sagesse perçoit que la multiplicité des phénomènes est libre des fabrications liées aux huit extrêmes et voit donc les choses telles qu’elles sont.
Un phénomène désigne tout ce qui existe, et « la multiplicité des phénomènes » fait référence aux phénomènes conventionnels. Les fabrications liées aux huit extrêmes sont : l’existence absolue de la cessation et de la création, du nihilisme et de l’éternalisme, de l’allée et de la venue, de l’unité et de la pluralité. Ces huit aspects existent, car il y a bien allée, venue etc., mais pas au niveau ultime. Il faut donc comprendre que « sans venue » signifie sans venue ultimement existante, c’est-à-dire sans venue indépendante d’autres phénomènes. Par exemple, la venue dépend de quelque chose qui vient, d’une destination, de l’action de venir, etc. Elle existe donc en dépendance d’autres facteurs et non d’elle-même, indépendamment de tout. La venue n’existe pas ultimement. Si l’on adhère à l’existence ultime, on tombe dans l’extrême de l’éternalisme. Si l’on voit que les phénomènes conventionnels sont vides de ces deux extrêmes, on perçoit la vacuité. L’extrême du nihilisme intervient si l’on considère que puisque ces huit facteurs n’existent pas ultimement, ils n’existent pas du tout. Cette croyance nie le fonctionnement conventionnel des choses et contredit notre expérience que l’allée et autres existent bel et bien.
Pour comprendre profondément la vacuité libre des huit extrêmes du nihilisme et de l’éternalisme, il faut étudier Le Traité sur la Voie du Milieu de Nagarjouna. Une explication détaillée doit contenir tous les points des trois textes sur la « Perfection de la Sagesse » (skt. prajnaparamita) appelés Mère Vaste, Moyenne et Concise.
Les phénomènes appartiennent à deux catégories : les vérités conventionnelles et les vérités ultimes. La première comprend tous les objets animés et inanimés de notre monde. La seconde désigne la manière profonde dont ils existent.
Le troisième vers de ce quatrain loue la compréhension profonde du maître spirituel et sa perception des vérités ultimes. Entre la sagesse et la méthode, c’est sa sagesse qui est mise en valeur. La méthode et la sagesse sont les deux qualités à développer pour atteindre l’éveil. La méthode est l’aspect de la voie qui met l’accent sur l’accumulation de potentiel positif en pratiquant la générosité, la conduite éthique et la patience motivées par la compassion. La sagesse, l’autre aspect de la voie, insiste sur la compréhension de la nature de l’existence. Le troisième vers est donc un éloge au maître indissociable d’Avalokitèshvara, pour sa perception de la vérité ultime et sa sagesse.
Le vers suivant dit que malgré cette sagesse, dont dispose le maître Avalokitèshvara, sa compassion l’incite à œuvrer exclusivement au bien des êtres vivants. On loue ainsi sa compréhension de la vérité conventionnelle et de la méthode. Cette empathie, racine de toutes les qualités, lui permet d’aider tous les êtres selon leurs pensées, souhaits et dispositions. L’auteur aurait sans doute pu adresser cette louange à bien d’autres êtres éveillés, mais il se tourne vers Avalokitèshvara. En effet, Les Trente-sept Pratiques des Bodhisattvas appartient au véhicule universel (skt. mahayana). Ici, « véhicule » désigne un corps d’enseignements, ou une attitude mentale, qui nous transporte vers une destination. « Universel » qualifie ce véhicule qui englobe les besoins et intérêts de tous les êtres. La racine du véhicule universel est la compassion et puisque Avalokitèshvara est le Bouddha de la compassion qui incarne celle de tous les Bouddhas, un hommage lui est rendu.
« Je rends hommage physiquement, verbalement et mentalement au maître sublime qui, avec sa méthode et sa sagesse, est indissociable d’Avalokitèshvara. » Le maître racine (notre principal guide spirituel) est qualifié de « sublime » car il ou elle nous transmet les enseignements du véhicule universel. Avec son corps, sa parole et son esprit, le bodhisattva Togmé Sangpo s’incline respectueusement devant le maître inséparablement uni à Avalokitèshvara, louant sa connaissance de la méthode et de la sagesse et sa compréhension des deux vérités.
Pourquoi adresser cet éloge ? Pour deux raisons. Premièrement, l’auteur peut ainsi charger son courant de conscience de potentiel positif. Deuxièmement, pour respecter la coutume des sages qui veut qu’un texte commence par un hommage à un être saint.

Ic. La promesse de l’auteur pour rédiger ce texte

Les parfaits Bouddhas, sources de tout bien et de tout bonheur,
Naissent de l’accomplissement du saint Dharma
Et, comme ceci dépend de la connaissance de ses pratiques,
Je vais expliquer celles des bodhisattvas.

Pour les êtres sensibles, la source de tout bien temporaire comme de tout bonheur ultime réside dans les Bouddhas. Ceux-ci proviennent de la juste pratique du mahayana, grâce à laquelle ils ont développé les voies spirituelles qui mènent à l’éveil. Avant d’atteindre cet état, ils ont d’abord engendré la compassion, la racine du véhicule universel. Ils ont ensuite développé l’intention altruiste et, à partir de cette motivation, ont pratiqué les six perfections. Ils ont pu ainsi parachever les accumulations de potentiel positif et de sagesse, et s’éveiller. Par conséquent, ceux d’entre nous qui désirent suivre le véhicule universel doivent savoir comment les Bouddhas se sont entraînés lorsqu’ils étaient bodhisattvas. Qu’ont-ils fait ? Comment ont-ils réfléchi et médité ? Puisqu’il est important de connaître ces pratiques, Togmé Sangpo promet de les expliquer.

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